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« Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS)

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MessageSujet: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Jeu 14 Mai - 0:00

« Merci » je souffle de ma voix basse et rauque. Je remonte doucement mon foulard bleu sombre, bouge les épaules dans mon blouson de cuir. Les vêtements de cette époque me gênent ; où est passé le confort d'autrefois, le coton et le lin, légers et amples, aux mouvements déliés ? Passé révolu, aura intangible. Les souvenirs  qui sont rongés par le temps. L'ombre des siècles. Je serre entre mes doigts la bouteille de plastique au contenu sucré. L'acidité des pommes. Je passe la rondeur d'un pouce sur mes lèvres. Ma démarche redémarre, féline et quelque peu boitant. Une vieille démarche. De vieux coups, d'anciennes cicatrices, un corps antique pour une âme immortelle. Je glisse la gourde dans une poche interne. Négligence de l'apparence, exotique et étrange. Tzigane, dans chacun des gestes, dans la chemise blanche, dans le blouson de cuir, dans le pantalon de coton ample et les bottes montantes, comme ces anciens cavaliers. Une allure d'une autre époque, entre gitan et mousquetaire, que vient parfaire un chapeau de cuir usé doté d'une plume bleue sombre. Il abaisse la visière, cache ses yeux. La nuit tombe lentement sur cette ville. La chaleur exhalée par les rues traversées d'inconnus aux visages flous me berce de mélodies terrestres.

Je ne veux pas me souvenir, mais si certaines résurgences se fondent d'elles-même dans les abîmes du néant d'un esprit, certaines réminiscences se font d'elles même. Non-invitées. Se creusant une place à coup de crocs et d'ongles. Les êtres que j'ai perdus. Ceux qui m'ont importés. Ceux qui sont morts. Personne ne sait qui je suis. Personne ne ma connu jeune. Personne ne peut comprendre. Une main glisse sur mon cou. Cicatrice légère, invisible presque. Un couteau. Le début. Les flots rouges qui bouillonnent. La peur qui tambourine. Un cauchemar régulier. Ma première mort. Ma première vie. Qui se fixe sans discontinuer. Une royauté déchue. Un trône, monté sur des cadavres. Je secoue la tête. Non, je ne veux plus de tout cela. J'ai trop perdu.

J'ai toujours aimé marcher. Je délaisse les technologies grossières, à la rigidité de mes jambes. Encore et encore, au-delà des limites. Epuisement dépassé, qui laisse place à une douceur écarlate dans les muscles. Je sens les cicatrices tirer. Les douleurs anciennes. Les souvenirs magnifiques, harcelés des lacérations des horreurs. Parfois, je me noie dans mon être, dans ce qui m'entoure. Je m'enfonce, et je me perd. La mémoire qui s'effiloche, après des siècles de vie. L'existence qui n'a plus de sens. Les amis morts. La famille disparue. Le coeur qui se troue, petit à petit, rongé aux mites du temps. Débris d'un homme d'autrefois. Mécanique primordiale, besoins vitaux dépassés. Je ferme les yeux ; mes sens entachent ma perception. Pourtant, je dresse l'oreille. Où suis-je ? Le Queens. Des bars m'entourent. L'alcool à flot, l'indolence de l'ivresse. Stupeur d'un tremblement.

Des bruits de bataille.
Bagarre éclatante.


Je porte la main à ma ceinture. Aucune rapière n'y pend. Je grommelle dans mon bouc. Je me sens nu, impuissant, incapable. Les bruits viennent d'un peu plus loin. Un bar, je crois. Une porte à peine ouverte, presque fermée. Une invite, à la fuite ou au courage. Mais ai-je jamais été brave ? La poing se crispe. Fulgurance.

Fût un temps où tu étais mousquetaire, où tu aidais les gens.
Fût un temps où j'étais humain, capable de mourir.
Fût un temps où j'aurai eu peur pour moi.
Maintenant j'ai peur des autres.


Je chasse la distance. Les passants n'entendent pas, ou ne veulent pas entendre. Rares sont ceux qui passent ici. Des couples. Un ancien. Je dédaigne leurs vies. Leurs existences. Un cri, peut-être. Aux consonances féminines. L'hésitation n'est plus de mise. Même sans arme, je saurai me défendre. J'ai été un combattant, mon corps s'en souvient. L'entrebâillement grinçant, la lumière des lieux. Les hommes. La femme. La surprise, dans la pénombre. Ma voix, qui se gorge d'une confiance que je suis loin de ressentir. Le courage d'autrefois, où je puise. Parce que j'ai l'occasion de sauver ce qui peut l'être encore, quand j'ai dû baisser les bras où j'étais impuissant.

« Que se passe t-il ? » Même moi, je réalise le ridicule de la situation. De mes mots. De cet accent chilien qui résonne, comme un drapeau agité. De mon ton impérieux, salvateur, conquérant, qui n'a rien à faire ici. Et je réalise autre chose. Bagarre finie. J'arrive après la victoire. Suis-je si inutile que cela ? Je me tourne vers la femme, clignant des yeux. Une seconde. Un millième de seconde. Non.
Elle est morte.

Mes lèvres remuent, mes yeux s'écarquillent. Je ne sais quoi faire, immobilisé, figé. Les hommes à mes pieds. Mes mains et mes bras ballants. Mon chapeau cache mon visage, l'ombre n'aide pas. Mais je crois la reconnaître. Je crois voir une morte. Cruel destin. Lacérations de l'être. Pas le temps de parler. Pas de phrases nouvelles. Pas le courage.
Ou pas le temps.

Pour un immortel, c'est quand même le comble.


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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Jeu 14 Mai - 14:25

La petite horloge du bar sonne. Quelques coups, je ne fais pas vraiment attention à l'heure qu'il est, l'information m'important que très peu. Je sais juste une chose : quand j'aurai terminé de remplir les quelques papiers administratifs en rapport avec le bar, et quand j'aurai terminé le rapide nettoyage que j'entreprendrai dans quelques minutes, je pourrais avoir la chance de m'affaler sur le matelas de mon lit afin de m'endormir tranquillement. Aucune « mission » de la part du S.H.I.E.L.D, si on peut évidemment appeler cela des missions. La plupart du temps, je me retrouve à gambader dans les ruelles les plus redoutables de New-York afin de garder un œil si ce n'est deux, sur des individus que l'on me demande d'observer attentivement, d'épier sans aucune gêne. Je ne sais même pas pourquoi j'ai accepté de rejoindre cette organisation qui me paie une misère. Peut-être parce qu'ils sont tolérants, qu'ils ne jugent pas les individus comme moi et que contrairement à une poignée d'autres, ils nous acceptent sans nous regarder d'un mauvais œil ou même nous juger sur nos actions passées ? Peut-être. Je me lève de la chaise où je suis installée depuis facilement une bonne heure, et range les feuilles qui traînent sur le petit bureau dans l'un des tiroirs. J'en profite pour passer la paume de ma main sur le bois du meuble, balayant de façon nonchalante et d'un geste rapide les particules de poussières qui s'envolent et qui manquent de m'étouffer. Quinte de toux insupportable, je me retrouve à taper mon buste avec mon poing pour essayer de calmer la chose. Mourir ainsi serait une manière stupide et insensée de quitter ce monde. Alors j'espère de tout mon cœur que les Parques m'ont réservé d'autres aventures plutôt que d'éteindre la lueur de mes prunelles à cause de la saleté environnante dans mon bureau. Espace vital qui me permet de me reposer quand le bar devient trop bruyant, ou qui m'ouvre ses portes pour me calmer lorsque mes nerfs manquent de lâcher.

Alors que je m’apprête à attraper la poignée pour retrouver la salle principale de mon établissement, mon regard fatigué croise cette photo accrochée au mur. De bons souvenirs resurgissent, m'étirant un léger sourire sur les lippes. Mais avec d'aussi agréables moments, il y avait les plus monstrueux, odieux, effroyables qui s’immisçaient dans mon esprit.  La Norvège avait été ma terre natale durant vingt années et me voilà, presque dans l'envie de la mettre à feu et à sang. De punir les ces criminels, ces empoisonneurs qui m'ont retiré d'une vie paisible et pas si déplaisante. L'envie de les incendier, de les tourmenter, de lacérer chaque parcelle de leur corps comme ils s'étaient autorisés de le faire avec moi. Corps souillé, épiderme charcutée. Quelques traces encore visibles en-dessous de cette couche de tissu. A jamais ancrées, ne me permettant en aucun cas de fuir qui j'étais à l'époque. Une période noire qui assombrit toujours un peu plus mon âme à chaque fois que j'y repense. J'attrape doucement le cadre photo dont j'analyse le contenu depuis cinq minutes, puis le prends en sortant de mon bureau. Tête baissée, yeux rivés sur le plancher crasseux de mon établissement, je ne remarque pas tout de suite ces silhouettes qui me toisent d'un sourire vicelard et peu accommodant. Un raclement de gorge attire mon attention, me faisant lever les yeux vers la source même du bruit. Autrefois, avant que mon essence soit enfermée dans une hargne et une brutale que je n'avais jamais connu, la peur m'aurait animé. Mes membres auraient été tout tremblotants, et je me serai mise à genoux pour leur demander d'épargner ma vie et de faire tout ce qu'ils souhaitaient. Tant que j'en sortais indemne. Durant ma séquestration, j'aurais demandé à ce que l'on me tue, sans passer par les quatre milles chemins de supplices physiques et moraux. Et je leur avais d'ailleurs demander. Comme dernière requête avant de m'évanouir dans un dernier souffle, un halètement saccadé et ce cri. Rempli de tourments, de peine, d'une souffrance impérissable.

Désormais, j'ai l'impression de ne rien craindre. Que ce soit les épreuves que l'on m'inflige ou celles que je fais subir aux autres. C'est vide. Cette carapace, cette silhouette. Ce nouveau moi est terne, morose. Le néant, un gouffre stérile et insignifiant. Alors que je souhaite engager la conversation, leur demander ce qu'ils veulent, ce qu’ils font à cette heure-ci alors que l'endroit est vide et que c'est officieusement clos au public, l'un sort cette lame. Cet couteau-suisse, un clic qui fait apparaître l'objet contondant, brillant sous la faible lumière des lampadaires extérieurs. Sans même réfléchir, l'homme accourt vers moi. Une envie de tuer, peut-être ? Honnêtement, je ne sais pas me battre. Mes poings sont inutiles, mes coups sont dignes d'une fillette de cinq ans. J'ai à peine la force d'écraser une mouche ou de soulever des packs de bières. Mais je ne peux pas user de mon pouvoir dans un lieu public. Je ne veux pas, parce que j'ai peur que ça dérape, j'ai peur de mal m'y prendre, j'ai peur que des regards extérieurs ne me jugent. J'ai peur de croiser la milice, de les voir débouler, qu'ils m'injectent la puce pour pouvoir garder un œil sur mes faits et gestes. Ou j'ai peur que les pourris de l'organisation du HAMMER m'utilisent comme cobaye, pour d'autres expériences. J'ai déjà assez subi. Pourtant, je me contiens. Je repousse les trois hommes avec le peu de force que j'ai. Des coups de pieds dans le vide, des tentatives d'attaque qui sont réduites à néant quand l'un deux vient me bloquer. Immobile. Impuissante. Cette sensation, je ne l'aime pas. Je ne sais même pas ce qu'ils veulent et je ne veux plus savoir. Je souhaite juste qu'ils arrêtent de saccager mon bar. J'ai crié. Mais personne n'est venu. Pourtant, je vois les ombres qui marchent dans la rue. Sourds, faisant semblant de ne pas m'entendre. Solidarité inexistante, la peur constante dans leur esprit. Aucun courage. Mes doigts... grésillent. Des arcs électriques se forment. Mon sourire vient étirer mes lèvres. Ils ne comprennent pas ils ont à faire à qui. Ils ne savent pas et vont regretter d'en prendre conscience. « Si vous en parlez à quiconque, c'est vos entre-cuisses que je grille. » Ils me regardent de haut en bas, ne comprenant pas le sens de cette seule phrase. « On préférerait que tu nous fasses autre chose à l'en- » Tais-toi.

« Que se passe t-il ? » Il se passe que trois pauvres corps sont étalés sur le sol, gémissant, agonisant. Ils vont s'en remettre, mais difficilement. Ils feraient mieux de prendre leurs jambes à leur cou, s'en aller le plus vite possible avant que la furie en moi ne s'échappe pour de bon. Il y en a un autre. Sorti de nulle part, comme si de rien n'était. Ai-je réellement entendu sa question ? Je ne sais pas. Je me méfie. Pourquoi on viendrait m'aider ? C'est une ruse. Une machination pour me piéger ? Non, je ne suis pas paranoïaque, je suis prudente. Sans réfléchir, j'avance vers lui d'un pas rapide, dur et confiant. Je n'avance pas, je cours presque. Je le pousse, lui saute dessus, on chute. Je suis à califourchon sur lui, mon index s'approche de l'une de ses joues. On peut y voir l'électricité, les rayons étincelants qui s'approchent dangereusement de la cible. Prêts à calciner l'épiderme. Puis je resserre finalement mon poing. Mes yeux se plissent alors que mon esprit reconnaît l'individu. Chose impossible. Je déglutis, mes sourcils se froncent. Ma gorge se noue et aucun son n'arrive à trouver la sortie. Les traits furieux qui s'étaient installés sur mon visage, laissent place à l'incompréhension ainsi qu'une pointe de mélancolie. Le cœur se serre alors que tous les autres membres se détendent. La pointe de mes cheveux vient frôler le faciès de l'homme, pas si inconnu que ça au final. Il n'est plus de ce monde. Il est mort. Je l'ai entendu, quand j'étais là-bas. Ils l'ont tué. Ce n'est pas réel. « C'est pas... possible. » J'essaie de trouver une explication rationnelle. Quelque chose de logique. Je continue d'analyser chaque partie de son visage, mes yeux se perdent dans les détails avant de se repositionner sur ses yeux sombres. « T'es censé être... » Je m'arrête et j'inspire en fermant les yeux. Pendant des années, j'ai cru qu'il avait été tué par ma faute. Qu'il avait été battu à mort par les mêmes criminels qui me gardaient en captivité. « Mort.»

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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Jeu 14 Mai - 17:24

Eblouissement du regard. Une férocité féminine. Trois hommes, trio d'humains, au sol. Goût âcre de l'électricité dans l'air. Saveur de la chair grillée. Effluves étranges, tension palpable. Comme du goudron entre les êtres. Je n'ai le temps de rien - c'est bien la première fois. On me pousse, on me heurte. Je choie, la demoiselle sur moi. Mais je connais son prénom. J'ai reconnu ses yeux. Les miroirs de l'âme, n'est-ce pas ? Mon chapeau roule. Divulgue nos identités. Mais je suis déjà submergé par autre chose, de plus violent que ses menaces qui s'estompent. Les souvenirs. Elle a seize ans. Je suis déjà une vieillard, internement d'une immortalité. On boit. On parle. Deux ans. Un clignement d'oeil pour moi. Sûrement précieux, pour nous deux. Je raconte mes voyages à ses oreilles avides. Pas d'intimité, pas vraiment. Mais cela n'empêche pas l'attachement, hélas. La Norvège est froide, et ses glaces ravagent de leur chaleur inquisitrice mes destructions. Alors, l'alcool aide. Et cette fille, qui écoute, qui parle avec douceur, avec enthousiasme. Si humaine. Si douce. Et puis, elle n'est plus là.

Tout ces souvenirs m'inondent, alors qu'elle forme l'électricité à la peau de son index. Tout mon corps se hérisse, à son contact. Tension physique. Je pourrais la repousser. Je n'en fais rien. Je vois dans ses prunelles la compréhension. « C'est pas... possible. » Les mêmes mots me ravagent. Les militaires, ses ombres gardiennes. Sa disparition soudaine. Le piètre héros que je fais. Fouineur des ombres. On me trouve. On me frappe. On me tue. Ce n'était pas possible. Je l'avais cherché, je l'avais cru décédée, depuis longtemps défunte. Elle a de toute évidence pensé la même chose de moi. « T'es censé être... » Mon regard a quelque chose de soulagé. Je reprend mon souffle, ma poitrine inspirant un air chargé d'électricité. « Mort.» La sentence tombe comme un couperet. Difficile à avaler. Nous sommes vivants. Après tant d'années ... Combien ? Je cherche, j'essaye de mettre des chiffres sur le temps qui passe, laborieusement. Dix, spontanément. Peut-être un peu plus, peut-être un peu moins. J'avale ma salive, difficilement. Elle ne pèse pas lourd, ce n'est pas le problème. C'est un choc - la plupart du temps, c'est le contraire qui se passe. Les gens que je crois vivant se révèlent mort.

« Justement, à ce propos ... » Ma voix est presque amusée, un brin gênée. Comme si elle avait pointé le doigt sur quelque chose d'embarrassant. Je grimace. Pas le temps. J'attrape sa hanche. Nous roulons sur le côté. Un objet lancé, tranchant, aux reflets métalliques, par un des hommes atterrit là où nous étions. Je me redresse. Mon regard d'ombre se pose sur les trois êtres. Ils semblent ne pas apprécier d'avoir été ... peu importe ce qu'elle leur a fait. Frappé, électrocuté ... Mon esprit range la surprise des décharges. Plus tard. « Ce n'est pas très poli, ça » je grommelle en me relevant. Involontairement, je me poste un pas devant Charlie. Charlie. Son prénom éclot en moi. Le soulagement de la savoir saine et sauve me pousse à, encore une fois, jouer les héros. Mais ils ne demandent pas leur reste. Fous mais pas courageux. Peut-être ont-ils peur de ce qu'elle pourrait leur faire. Sauvage femme. Si elle les a ébahis comme elle l'a fait avec moi, je compatis. Nous sommes bientôt seuls. Je ramasse la lame d'un couteau. Je le pose, ailleurs. Pas d'armes. Trop on pénétré ma chair. Ont laissé leurs marques, comme des crocs dans l'âme. Je me tourne vers Charlie. J'inspire doucement.

« Je t'ai cru morte, moi aussi. » Consolation immense. Je m'approche d'elle. Doucement, presque tendrement. Je chasse une mèche de cheveux rebelle. Un geste délicat. Comme si j'avais peur de la casser.Elle m'avait cru mort. Ce serait le moment idéal pour lui dire la vérité. Toute la vérité. Mais elle était si jeune ... Elle n'avait même pas vingt ans. Et à présent ? C'est une femme. Un fauve indompté. Sans prévenir, je la prend dans mes bras. Sa chaleur est diffuse. Je pourrais m'y noyer. Je songe à son index tendu vers moi. Menace d'une mort qui ne serait pas arrivée. « Tu vas bien. Tu vas bien ... » Je répète, inlassablement, en chuchotant. Je la lâche enfin. Je me souviens de ses rires, de nos discussions, du goût de l'alcool âcre, du froid du dehors, qui ne me donnait pas envie de sortir de ce bar où nous nous retrouvions, une fois par semaine. Jamais plus, jamais moins. Et puis elle avait disparu. Je l'avais cherché, si fort. Ils m'avaient battu. Une balle en plein coeur. Laissé pour mort. Ils avaient ri, alors que je crispais les machoires dans une illusion. J'avais abandonné. Trop vite, apparemment.

« Tu es comme moi. » Propos incohérents. Elle ne peut pas comprendre. Je m'éloigne, prend le couteau. Je regarde la lame, comme hypnotisé. Puis je joue - je le lance en l'air, inconscience défiant la plus simple des prudences. Je le rattrape, avec une agilité conférée par mes longues décennies d'entraînement à agiter une rapièce devant soi. « Tu as disparu. Tu n'es pas venu. Une semaine, puis deux. » Ma voix est basse, et malgré moi, l'inquiétude qui m'avait ravagé perce encore, comme un monstre qui referait surface. « Je t'ai cherché. J'ai bien songé que cela avait un rapport avec ces militaires qui étaient tes ombres, qui te gardaient à leur veille. Je me suis peut-être trop mêlé de ce qui ne me regardait pas. » Le couteau défile sur mes doigts sans trancher. Je ramasse mon chapeau, souffle dessus. Elégance d'une autre époque. Distance, sécurité. Elle est vivante. Pourquoi dois-je toujours éprouver le besoin de ne pas m'attacher ? Charlie fait partie de mon passé. Elle est toujours là. Différente, mais bien vivante. « Ils m'ont trouvé un soir. Et, oui, effectivement, je suis mort cette nuit là. » Sans pudeur, sans constance, j'écarte la chemise. Je dévoile la peau aux origines chiliennes, les marques. L'une d'elle est une étoile, pâle, là où se trouve le coeur. Synonyme de mort. « Le ... problème, vois-tu, c'est que je ne peux pas mourir. » Un aveu comme un autre. Un écart de l'âme. Je la regarde dans les yeux - va t-elle avoir peur ? Mes doigts montent, laisse la chemise retrouver ma peau. Je lève le menton. Mon index pointe la vieille cicatrice sur ma gorge. D'où tout a commencé. Presque estompée, mais bel et bien là. « Il y a beaucoup a dire. Mais je te dois surtout des excuses. Je n'ai pas insisté. J'avais cru comprendre que tu étais morte. Je ne sais ce qui s'est passé. Mais à présent, je m'en veux de ne pas avoir osé continuer. De t'avoir abandonné. Piètre héros. Quand on ne peut mourir, on devrait au moins donner sa vie éternelle à autrui, tu ne crois pas ? » et la question en cache une autre. Est-ce que tu m'en veux, maintenant que tu sais ? Je passe une main négligente sur mon chapeau usé. J'en chasse une poussière imaginaire. Le coeur au bord des lèvres. Les cicatrices de l'être, sur la peau et dans la chair, qui déchirent le voile des réalités. Elle est vivante. « Je suis désolé, Charlie. Véritablement désolé. » Je suis prêt à partir. Prêt au dégoût qu'elle ressentira sûrement à savoir que j'ai délaissé mon sauvetage, idiot que j'étais. Prêt à l'écoeurement, l'injustice. Prêt à ce qu'une des personnes que j'ai rarement apprécié ces dernières années me chasse de sa vie, pour des raisons justifiées. Mon regard se pose sur elle. Sur sa silhouette. Elle a grandi. Elle semble moins enfantine qu'autrefois. C'est une femme, maintenant, chuchote une voix amusée dans ma tête. Ce constat m'effraie un peu. Je n'ai pas changé, pas d'un cheveu. Des cicatrices peuplent mon corps, nouvelles venues, mais mon visage montre la même douceur qu'autrefois. Tu m'as manqué, Charlie. Les mots s'étouffent dans ma gorge, et je me contente de toussoter.


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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Jeu 14 Mai - 22:26

Un rêve. Une hallucination. Qu'importe, je n'arrive pas à me dire que l'homme qui se tient devant moi est bel et bien réel. Qu'il est vivant, après toutes ses années. C'est avec une assez grande difficulté que j'arrive pas faire sortir des mots de ma gorge. Je suis confuse et mes pensées se battent entre elle. Peut-être que avais-je mal entendu les soldats quand ils disaient avoir tué quelqu'un de sang-froid ? C'est ce qui me semblait le plus probable étant donné la silhouette que je retenais au sol. Des souvenirs reviennent comme des flashs dans ma mémoire et intérieurement, je suis soulagée. Je me rappelle de tous les courts moment que j'ai passé en sa compagnie. C'était devenue une tradition, de se retrouver une fois par semaine au bar à côté du centre de recherche où je logeais. De bons moments qui restent encore aujourd'hui, qui me permettent de me souvenir de qui j'étais auparavant. C'était il y a longtemps. Une bonne dizaine d'année, peut-être un peu moins mais on approchait très sûrement de la décennie. Je reste immobile, figée à cause de ce mélange de sentiments qui me tombe dessus. De la joie mélangée à de l'incompréhension, puis de la peine et quelques tortures du passé qui ressurgissent. Parce que me rappeler de la Norvège m'emmène toujours à me souvenir de la poignée d'années, enfermée dans des locaux, ne voyant plus la lumière du jour. Seulement artificielle, qui lui arrachait les rétines.

« Justement, à ce propos... » Des explications ? J'en attends. Ma curiosité l'emporte. Tellement que je ne fais plus attention aux trois malfaiteurs qui se sont illégalement introduits dans mon établissement. S'ils voulaient venir boire un coup, ils auraient dû venir aux horaires indiqués sur la porte. Mais au vue de leur prestation quelques minutes auparavant, ils étaient là pour autre chose. Je ne sais pas quoi, et à vrai dire, j'ai d'autres interrogations en tête. Toutes concernant mon interlocuteur, que je n'avais pas revu depuis une bonne poignée d'années. Sans prévenir, je sens sa main se poser sur ma hanche et, dans un geste bien trop rapide pour comprendre ce qu'il se passe, je me retrouve dans l'autre position. Je pivote doucement ma tête vers la lame brillante sur le sol, et comprends finalement le pourquoi il avait fait tout cet enchaînement. Il se relève et j'en fais de même, restant derrière lui alors qu'il engage un semblant de conversation avec les trois idiots qui semblent avoir compris que rester ici alors je suis encore présente et sans une égratignure, n'est certainement pas la meilleure option. Ils s'en vont, sans faire aucun commentaire, leurs prunelles faisant tout pour ne pas croiser les miennes. Un demi-sourire par simple fierté. Ils s'en vont sans avoir réussi ce qu'ils voulaient faire. Ils ont juste semé la zizanie, un peu de bazar à quelques endroits du bar, des chaises renversées par-ci par-là, mais au moins, ils n'ont pas touché aux bouteilles et n'ont pas cassé les tables. C'était ça de gagner.

« Je t'ai cru morte, moi aussi. » Comme quelques personnes de mon entourage qui pensaient que je m'étais évaporée sans même leur laisser un mot. Arrêtant d'écrire les mails hebdomadaires, ne leur donnant plus aucunes nouvelles. Eux aussi, avaient essayé d'avoir des renseignements de la part du centre de recherches. Mais ils avaient tous eu le droit à ces simulacres sans queue ni tête. Le mensonge qui revenait le plus souvent était certainement celui de la fille qui a décidé de partir aux États-Unis, sans prévenir quiconque, sur un coup de tête. Je me souviens, d'avoir entendu ces hommes parler alors que j'étais enfermée dans ce qui me servait de chambre. Inventant les histoires les plus abracadabrantes pour expliquer la disparition de certains individus. Je me contente de planter mes iris dans les siens, le regard quelque peu perturbé et ne sachant pas vraiment ce que je dois faire. Sur l'instant, on peut sûrement me comparer à un chien perdu, qui regarde son maître comme s'il ne l'a pas vu depuis une durée indéterminée. Puis je le vois, qui s'approche et moi, qui reste droite comme un piquet. Aucun mort n'arrive à trouver la sortie, je reste muette. Ce qui admettons-le, n'est pas vraiment dans mes habitudes. Petite mèche remise à sa place, il me prend dans ses bras. Chose que je n'avais pas anticipé. Je me crispe. C'est instinctif.« Tu vas bien. Tu vas bien ... »  Et me détends.

« Tu es comme moi. » Que. Quoi ? Je hausse un sourcil, essayant de comprendre où il veut en venir. Je le regarde jouer avec la lame, prête à lui dire qu'il est peut-être préférable de la laisser sur une table et de ne pas s'amuser avec. Mais... Il a l'air plutôt habile. « Tu as disparu. Tu n'es pas venu. Une semaine, puis deux. » Mon cœur se serre, je déglutis. Mauvais souvenirs, mais apparemment, ils sont indispensables pour comprendre comment cela est possible qu'il soit encore debout alors qu'il est censé être mort, d'après les militaires norvégiens. Ou ces derniers étaient de terribles assassins et ne méritaient pas leur place au sein de l'organisation quand laquelle ils étaient. « Je t'ai cherché. J'ai bien songé que cela avait un rapport avec ces militaires qui étaient tes ombres, qui te gardaient à leur veille. Je me suis peut-être trop mêlé de ce qui ne me regardait pas. » Mais comment a-t-il pu s'échapper des griffes de ces hommes ? Tellement d'interrogations qui se bousculent dans ma caboche. « Ils m'ont trouvé un soir. Et, oui, effectivement, je suis mort cette nuit là. » Je me frotte le front avec ma main, comme pour essayer de comprendre le sens de sa phrase. Cherchant une logique infaillible, quelque chose qui peut expliquer plus clairement ce qu'il souhaite dire. Mais je ne vois pas vraiment. J'observe finalement toutes ces traces sur sa peau. Mes yeux se plissent, essayant de distinguer à quoi tout cela pouvait correspondre. Beaucoup. Beaucoup trop pour un seul homme. Beaucoup trop pour une seule vie. « Le ...problème, vois-tu, c'est que je ne peux pas mourir. » Aussitôt, le terme « mutant » résonne dans mon esprit. C'est sûrement ça. Il n'y a pas d'autres interprétations possibles ni même plausibles. Je me demande pourquoi cela m'étonne encore de me trouver face à ces spécimens qui ont bénéficié de leur pouvoir naturellement.

« Il y a beaucoup a dire. Mais je te dois surtout des excuses. Je n'ai pas insisté. J'avais cru comprendre que tu étais morte. Je ne sais ce qui s'est passé. Mais à présent, je m'en veux de ne pas avoir osé continuer. De t'avoir abandonné. Piètre héros. Quand on ne peut mourir, on devrait au moins donner sa vie éternelle à autrui, tu ne crois pas ? » Des excuses qui n'ont pas lieu d'être. Je peux lire la culpabilité sur ses traits, l'entendre dans le son de sa voix. Ma mâchoire se serre autant que mes poings. J'ai bien envie de le secouer comme un prunier pour lui expliquer que rien n'est de sa faute, qu'il n'avait jamais été obligé de vouloir venir à son secours et que même s'il m'a abandonné, comme il le dit si bien, il a au moins essayé de faire quelque chose. Ce que personne n'a réellement fait pour moi. « Je suis désolé, Charlie. Véritablement désolé. » J'ai énormément de choses à dire. Je ne sais pas par où commencer. Mutation ? Les excuses inutiles ? Dire ce qu'il m'est arrivé quand il a pensé que j'étais morte ? Je lui dois bien des clarifications sur le sujet. Je ne peux pas ne pas lui dire, éviter banalement ce point important, le point clé de toute cette histoire. Le pivot, le pilier. Je m'avance d'un pas lent vers le comptoir, et m'installe sur l'une des chaises qui se trouve non loin de lui. Un sourire vient illuminer mon faciès, essayant de détendre l'atmosphère, de la rendre plus douce. Plus réconfortante.

« Tu sais... » Je cherche les mots. C'est compliqué de s'exprimer. Ce n'est pas un art que je maîtrise, je n'ai jamais eu les compétences requises pour dire tout ce que j'avais sur le cœur. Je ne suis simplement pas douée dans ce domaine, préférant fuir, prendre mes jambes à mon cou et éviter les confrontations, aussi positives soient-elles. « Quand j'étais... Comment dire... Enfermée par les militaires. Je les ai entendu parler de toi. » J'inspire, puis j'expire. C'était vraiment pas la bonne époque. Ce simple souvenir ne fait rien pour m'égayer, alors je parcours du regard l'homme. Heureuse de le voir en vie. Heureuse de voir quelqu'un que je connais depuis longtemps, que j'ai connu sur ma terre natale. « Ils l'ont clairement mentionné. Qu'ils t'avaient battu. Puis qu'ils t'ont laissé pour mort. » Un premier soupir. Un second. Je baisse les yeux vers le plancher, le parcourant du regard comme s'il avait quelque chose de particulier. « J'ai commencé à culpabiliser en me disant que ça y est, j'allais devoir vivre avec une mort... Ta mort, sur la conscience. » Nerveuse, je joue avec mes doigts, comme j'ai l'habitude de le faire quand je ne sais pas vraiment vers quelle direction je me dirige. « Pendant... deux bonnes années, j'ai dû me réveiller chaque matin en devant affronter la terrible vérité. Si je n'avais pas eu le génie d'aller te parler dans l'bar, tu serais pas mort. Et durant les deux autres années, j'ai juste... » Encore un soupir. Je n'ai pas l'habitude de parler de ces bribes de souvenirs, les enfouissant au plus profond de moi. Du coup, je ne sais pas comment tourner mes phrases, comment expliquer ce que j'ai pu vivre. « Les deux autres années, j'étais plutôt comme un simple corps. Sans âme. Je me contentais de subir en attendant la fin. » Puis on m'a lâché, on m'a recueilli, et j'ai tué. Mais on va laisser cette partie de là pour plus tard. Il y a plus urgent. Je relève les yeux vers lui, un sourire étirant légèrement mes lippes.

Je me lève de ma chaise et m'approche. Je me mets en face à lui, je me tiens droite. Mon attitude se veut réconfortante, presque consolante. Moi qui n'aime pas montrer mes quelconques sentiments, j'enroule mes bras autour de son cou. Étreinte comme celle qu'il venait de faire. Je reste quelques instants ainsi, à ne rien dire, ne rien prononcer. Je profite juste de l'instant. Ça fait du bien de revoir un visage que l'on pensait disparu à jamais. Pour toujours. Cet individu avec qui j'avais eu de nombreuses discussions, plus ou moins intéressantes. Conversations qui étaient monopolisées par ma simple voix, et lui, répondant par de simples hochements de tête. « Tu me dois aucune excuse. Au contraire. C'est à moi de te remercier. D'avoir essayé de savoir ce qui avait pu m'arriver. D'avoir essayé de me chercher. Au péril même de ta vie. » Je m'arrête avant de reculer, de mettre fin à cet enlacement. « Enfin... D'une de tes nombreuses vies, sûrement ! » Quel âge a-t-il ? Qui est-t-il réellement ? Pourquoi ? Comment ? Pleins de questions, alors que la nuit était déjà tombée et que j'avais, au départ, l'intention de rentrer chez moi pour me reposer. Mais le désir d'en savoir plus, l'envie de rattraper le temps perdu dans des conversations sans fin, gagnait sur la fatigue qui animait mes membres. Je tourne ma tête vers les étagères où se trouvent des bouteilles d'alcools. « Un verre pour parler, ça te dit ? C'est moi qui invite. »


Dernière édition par Charlie Vanderbilt le Ven 15 Mai - 0:13, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Jeu 14 Mai - 23:23

Elle écoute. Elle avait déjà cette mine, quand autrefois je lui parlais de mes voyages et de mes anciennes vies, sans rentrer dans les détails malsains. Charlie possédait ce regard curieux, qui cherchait des explications partout. En cet instant, je désirais pallier cette décennie qui nous avait séparé. Je voulais m'expliquer, être le plus franc possible. Non pas que je lui ai menti, pas réellement. Je ne voulais juste plus rien cacher. L'important mis sur table, comme des pièces d'argent et d'or. Je lui lance un regard navré. J'ai fini. Je suis prêt à subir la sentence - claque, gifle, lacération. Qu'elle grille chacun de mes organes si elle le désire, sous la frustration de sa haine. Je m'attends à une hargne féroce. Pourquoi ne m'as tu pas sauvée, si tu ne peux mourir ? Pourquoi tu n'as pas insisté, pourquoi tu ne m'as pas libérée de tout cela ? Libéré de quoi ? Je n'en ai aucune idée. Je n'ai pas la possibilité d'imaginer avec clarté ce qu'elle a pu subir. La culpabilité me ronge comme un poison - pour chaque être auquel je survis, mais pour Charlie, c'est encore différent. J'avais cru pouvoir y faire quelque chose. En un sens, la voir me renforce dans l'idée que j'aurais dû éventrer les parois de sa prison. Braver ces hommes. Quitte à subir un cauchemar, une torture éternelle, jamais mort, jamais vivant, prisonnier d'une douleur immortelle.

« Tu sais... » Je cherche son regard. Pas de férocité. La réserve t-elle pour après ? « Quand j'étais... Comment dire... Enfermée par les militaires. Je les ai entendu parler de toi. » La douleur se lit sur ses traits - je la vois, moi. Elle est ma compagne, la douleur. Elle est avec moi depuis tant de temps. Je la reconnais comme je ne reconnais aucune autre émotion. Je la lis, et cela me crève le coeur, une seconde. Une ère toute entière. « Ils l'ont clairement mentionné. Qu'ils t'avaient battu. Puis qu'ils t'ont laissé pour mort. » Non. Je devine la suite. Et j'ai envie de la détromper, d'effacer la culpabilité qu'a pu amener l'annonce de ma mort par ces êtres qui l'ont retenue prisonnière.  J'ai commencé à culpabiliser en me disant que ça y est, j'allais devoir vivre avec une mort... Ta mort, sur la conscience. » Je secoue la tête, le regard troublé. Je fais un pas, sans rien dire, m'immobilise. Je dois la laisser finir. Mais tout en moi reflète mes émotions, si humaines, qui transcendent mon immortalité si monstrueuse. Tu n'as pas à te sentir coupable, Charlie. Tu n'y étais pour rien. J'ai survécu. J'ai l'habitude de l'enfer, car ma vie en est un. Toi, ce que tu as vu, tu n'aurais jamais du l'apercevoir. Injustice. Une grande colère monte dans mon ventre. L'envie, folle, de brûler entièrement cette prison remplie de ces démons. « Pendant... deux bonnes années, j'ai dû me réveiller chaque matin en devant affronter la terrible vérité. Si je n'avais pas eu le génie d'aller te parler dans l'bar, tu serais pas mort. Et durant les deux autres années, j'ai juste... » Soupir qui fend l'âme. Je voudrais la prendre dans mes bras, la rassurer. Emotion commune. Nous voudrions chacun réconforter l'autre. Tout finit bien. Mais il y a eu des  failles, quelques part dans le passé. « Les deux autres années, j'étais plutôt comme un simple corps. Sans âme. Je me contentais de subir en attendant la fin. »

La résignation dans les mots. Echo de ma propre destruction. Elle sourit, bravement. Elle a un courage que je n'aurais jamais, auréolé d'une bravoure éclatante. Elle m'émeut, moi l'insensible. Elle s'approche. Je me hérisse, surpris. Elle se tend vers moi. Je la laisse faire, maladroit. Je la serre de nouveau contre moi. Il y a dans cette étreinte quelque chose de délicat. Hors du temps. Ca se grave dans mon coeur. Je respire son parfum. « Tu me dois aucune excuse. Au contraire. C'est à moi de te remercier. D'avoir essayé de savoir ce qui avait pu m'arriver. D'avoir essayé de me chercher. Au péril même de ta vie. » Ses mots apaisent la bête en moi. J'avais besoin d'entendre ça. Un poids enlevé des épaules. Une reconnaissance éternelle, qui vivra avec mon immortalité. Elle met fin à notre rapprochement. « Enfin... D'une de tes nombreuses vies, sûrement ! » J'ai un sourire devant sa boutade. Mes nombreuses vies ... Elle n'a pas idée. Je suppose qu'elle a quinze millions de questions en tête. Je l'observe, un rictus amusé sur le visage. Nous sommes seuls, et l'ambiance me semble non plus électrique mais enfin fluide. Comme si le temps était une rivière et non une gangue de glace. « Un verre pour parler, ça te dit ? C'est moi qui invite. » J'avance vers le bar, d'une démarche féline ; je retire mon manteau. Ma chemise ample est retroussée aux bras. Autres cicatrices pâles. Une carte sur la peau couleur de caramel.

« Quel alcool buvions-nous, déjà ? Cette vodka étrange. Je ne me rappelle plus du nom. Sers ce que tu veux. Je suis preneur. » Je m'assois au bar. Je comprend que c'est le sien, après une légère réflexion. Je tourne le haut de mon corps vers elle. J'ai du mal à réaliser que je parle avec elle. Il y a à peine une heure, je la croyais morte. Une heure. Une poussière. Je ne veux pas y penser. « Tu m'as manqué » j'avoue au détour d'un regard. Convulsion d'une confession. Je reprend rapidement, comme pour noyer cette révélation. « Tu es devenue sacrément féroce, dis-moi. Un peu plus, et tu me grillais le crâne. Un bon petit méchoui de mutant » une plaisanterie malhabile, un sourire maladroit, « c'est bien. Ca me rassure de voir que tu sais te défendre.  » Je reconnais sa force. Sa puissance. J'ai toujours révéré les femmes fortes. « Je ne t'ai pas servi à grand chose. La cavalerie arrive toujours après la bataille » je ricane, avec un haussement d'épaules. J'observe autour de moi, mais mon regard se retrouve toujours happé vers Charlie.

« Veux-tu que, comme autrefois, je te raconte des histoires autour d'un verre de liqueur ? » je demande, réjoui. Simplement être avec elle, c'est un plaisir doux. « A présent que tu connais mon petit secret, je n'aurais pas à te cacher les époques où j'ai vécu de telles anecdotes. Pour ton information, j'ai été mousquetaire sous Louis XIII. L'une des meilleures époques de ma vie. » Je ne sais pas pourquoi je dis ça. Pour discuter, peut-être. Lancer un sujet quelconque. Pour la distraire des souvenirs macabres que j'ai sûrement réveillé en elle, culpabilité et passé sombre. Son remerciement réchauffe encore mon être. Elle est reconnaissante d'un simple essai. Je suis ridicule. Un héros de pacotille. « Je ne te dérange pas au moins ? En tout cas, tu as trouvé un bel endroit où t'installer. » Différent de mon petit appartement dans le Bronx. Les rues violentes, les carnages à la porte, les coups de feu. Je frémis en songeant à ces canons de mort. Je préférais mes mousquets, et mes rapières, et mes chevaux de l'époque. Involontairement, je caresse une large cicatrice sur mon avant-bras droit. Un souvenir d'un homme du Cardinal de Richelieu. Je secoue la tête ; mes boucles brunes ondulent autour de mon visage, et je les repousse en arrière d'un geste négligé.

« Un jour, j'irais brûler cet endroit. » J'avale d'une rasade l'alcool qu'elle ma offert. Avec une intimité gagnée par la familiarité qui remonte, je me ressers un verre. L'alcool me brûle, me fait me sentir plus sûr. La menace est peut-être envoyée en l'air, mais j'en suis fier, certain. La lâcheté n'a rien à faire dans cette histoire. Elle sait de quel lieu je parle. Là-bas. Les flammes dessineront des langues de cendre dans la neige. « Tu as bien grandi. Tu es devenue très jolie. A moins que l'on ne dise belle, à cette époque ? » Je ne sais comment faire un compliment bien tourné. C'est gauche. Mais sincère. Je ne comprend pas les jeunes d'aujourd'hui. Mais cela me fait du bien de parler de moi comme j'en ai l'habitude. A cette époque. On dirait un vieillard. Mais je n'en ai pas le visage. Je bois encore. L'oublie qui consume tout. L'amnésie volontaire. C'est mieux que les bagarres, la violence recherchée. Les contusions qui fleurissent. C'est un bon moyen pour se noyer dans le temps. Ma gorge est en feu, mais je finis encore une fois le verre. Mon chapeau posée sur le bar à côté de moi, avec mon manteau, j'ai l'air d'un pauvre gitan, ivrogne éternel.

« Je t'ai retrouvé. Je ne te lâche plus. Je compte bien surveiller tes arrières. Si tu veux bien de moi comme gardien. Je ne sais peut-être pas utiliser votre technologie » le mot est lancé avec mépris, « mais je sais toujours me servir d'une épée. Ou au pire, je ferais un excellent bouclier humain. » Je plaisante. Tout à la joie de revoir Charlie, les deux verres trop rapidement engloutis me mettent déjà la tête en feu. Je souris, dodeline de la tête et ferme les yeux. Non pour chasser le spiritueux que charrie mes veines, mais pour profiter de l'instant de sérénité. Je me retiens d'attraper sa main, pour m'ancrer dans la réalité. Mais mes yeux s'accrochent aux siens, comme à une bouée dans l'océan vital. Mes prunelles noires étincellent d'émotions ancestrales, plus vieilles que le monde. « Je ne te laisserai plus jamais. »
Une promesse.


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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Jeu 21 Mai - 1:37

J'avais besoin de cette étreinte. Pour me rassurer autant que le réconforter. Moi, celle qui ne suis pas sentimentalement expressive quand il s'agit d'affection, celle qui préfère répandre le chaos et la terreur sur mon passage alors qu'en réalité, je suis loin d'apprécier ce ressenti de destruction. Si j'étais plus à même de comprendre mes propres sentiments, je serais certainement celle qui essaierait de répandre le plus d'amour possible sur cette Terre. J'ai eu la chance d'être aimée une fois. D'être mariée pendant une année si ce n'est un peu moins. Plus jamais, ou de très rares fois, j'avais eu l'occasion d'exprimer un quelconque sentiment. Que ce soit de la gratitude, de l'amitié. Les ressentis positifs ne voulaient pas se montrer, pourtant, ils étaient bien là. Mais aujourd'hui, à ce moment précis, mes bras s'enroulent simplement autour de son cou. Comme si c'était normal, comme si cela n'avait rien d'étrange. Comme si c'était quelque chose d'habituel entre lui et moi, alors que nous avons été séparés durant environ une décennie. Je me dirige finalement vers le bar, à la recherche d'une bouteille d'alcool pas encore entamée, quelque chose qui nous permettrait de discuter comme à l'époque. « Quel alcool buvions-nous, déjà ? Cette vodka étrange. Je ne me rappelle plus du nom. Sers ce que tu veux. Je suis preneur. » Le sourire vient étirer mes lippes, et sans même réellement répondre à sa question, je me mets immédiatement à la recherche d'un alcool qui pouvait ressembler à ce nous buvions par le passé. Je sais que je ne possède pas le même breuvage dans les étagères du bar, mais il doit certainement y avoir quelque chose qui se rapproche, que ce soit au goût ou à la sensation procurée. Les bouteilles de vodka norvégienne, je les garde chez moi, dans le petit meuble où tous les alcools sont rangés. Loin d'être alcoolique, un petit verre de temps à autre ne fait quand même pas de mal. Tant qu'on en abuse pas. Je trouve un alcool qui se rapproche assez de ce que nous avions l'habitude de boire puis me retourne enfin afin de l'observer. « Tu m'as manqué » Mon cœur manque un battement alors que cette phrase parvint à mes oreilles. Il détourne le regard avant de changer de discussion, chose judicieuse. Me prendre de court comme ça, c'est certainement le moyen le plus rapide pour me mettre mal à l'aise, ou du moins, me mettre dans une position où je me retrouve dans un tiraillement incessant entre ma conscience qui a envie de lui répondre qu'il m'a aussi manqué, et les mots qui ne veulent simplement pas sortir. Pas l'habitude de ce genre de discussions, même si au fond, ça me fait plutôt du bien de savoir que quelqu'un a pu penser à moi. « Tu es devenue sacrément féroce, dis-moi. Un peu plus, et tu me grillais le crâne. Un bon petit méchoui de mutant. C'est bien. Ca me rassure de voir que tu sais te défendre. » Il avait bien fallu apprendre à un moment donné. Malheureusement, je ne sais me défendre qu'avec mes pouvoirs, mes compétences en combat étant bien piètres. Sans parler du peu de force physique que je possède. Si ma mutation n'avait pas été là, Dieu seul sait comment j'aurais pu terminer entre ces mains de brigands. Mais vaut mieux ne pas y penser. Je prends deux verres propres qui se trouvent derrière moi et les place sur le comptoir où l'on se trouve. J'attrape la bouteille que j'ai préalablement posée, puis essaie de l'ouvrir, tant bien que mal. Bouteille neuve, cela n'aide pas vraiment, mais je persiste. Elle finira bien par se laisser faire, dans un futur proche ou plus lointain.

« Veux-tu que, comme autrefois, je te raconte des histoires autour d'un verre de liqueur ? » Je hoche la tête en le regardant, le regard clair, presque illuminé mais aussi admirateur. Je vais pouvoir entendre ce qu'il a vécu, ce qu'il a pu vivre durant ces nombreux siècles sur Terre. Je vais pouvoir entendre de vive voix, des moments historiques comptés par quelqu'un qui en a été témoin. « A présent que tu connais mon petit secret, je n'aurais pas à te cacher les époques où j'ai vécu de telles anecdotes. Pour ton information, j'ai été mousquetaire sous Louis XIII. L'une des meilleures époques de ma vie. » C'est dit si naturellement. Si facilement. Et pourtant, j'ai encore du mal à y croire. Vivre aussi longtemps ? Il y en a qui paieraient cher pour être dans la même situation qu'Aramis. Et d'autres, qui préféreraient peut-être se laisser dépérir. J'observe dans de légers et discrets coups d’œil, les cicatrices qui décorent les avant-bras de l'individu. Des questions se bousculent, mais il est sûrement indiscret de poser ces interrogations qui me passent par l'esprit. Ce n'sont pas tes affaires, Charlie. C'est ce que je me répète inlassablement pour me convaincre. « T'as dû en fréquenter énormément, des gens importants ! » répondis-je en réussissant à dévisser le bouchon. Enfin ! Fierté intérieure que je manifeste par un sourire presque hautain à l'égard de la bouteille. « Je ne te dérange pas au moins ? En tout cas, tu as trouvé un bel endroit où t'installer. » Si ça avait été quelqu'un d'autre, j'aurai certainement filé sans prendre la peine de discutailler autour d'un verre. Mais Aramis... Je ne l'ai pas vu depuis des années, et l'idée même de pouvoir revoir son faciès ne m'a jamais effleuré l'esprit. J'ai appris à vivre avec le peu d'informations que je réussis à rassembler grâce aux gardes qui me surveillaient et qui ne cessaient de vanter leurs prouesses, comme s'il y avait de quoi être fier et méritant, alors que les actes commis étaient d'un barbarisme sans nom. « C'était soit ouvrir quelque chose dans le Queens, soit ne rien faire de mon existence alors... Autant repartir du bon pied pour mieux rebondir, hein ? » J'avale une gorgée de l'alcool qui vient me brûler le gosier, je retiens difficilement la grimace qui s'esquisse tout de même légèrement sur les traits de mon visage. Si je tiens un bar, il faut avouer qu'il devient rare pour moi de consommer des alcools aussi forts. Je me contente de bières, et c'est seulement lors de rares occasions que je sors le lourd attirail.

« Un jour, j'irais brûler cet endroit. » Mon regard essaie d'attraper celui d'Aramis, qui se trouve en face de moi. Il avale l'alcool qui se trouve dans son verre et aussitôt, le remplit une nouvelle fois. Je porte vaguement mon attention sur le mien, toujours rempli. Je sais très bien quel endroit il mentionne, et peut-être que le brûler est la seule solution pour réellement tourner la page ? L'idée m'effleure, m'apaise. Peut-être que de carboniser les pions du diable me permettrait d'oublier, d'effacer de ma mémoire cet arrière-goût de ma vie passée. Le simple fait de penser aux visages qui me toisaient de leurs prunelles condescendantes me fait serrer la paume autour de mon verre, dont j'ingurgite le contenu sans aucune retenue. « Et c'est avec plaisir que je t'accompagnerai ! » Quitte à retourner sur le sol Norvégien, autant le faire pour une bonne raison. Massacrer les monstres qui foulent le territoire, jouant les innocents. Soit disant ceux qui sont censés montrer l'exemple. « Tu as bien grandi. Tu es devenue très jolie. A moins que l'on ne dise belle, à cette époque ? » Je ricane sans aucune honte. Je ne sais pas si c'est par nervosité ou si c'est parce que je trouve ça amusant. A cette époque. Des mots qui résonnent dans mon essence. Ne connaît-il donc pas les coutumes d'aujourd'hui ? Ne s'est-il pas adapté au temps qui filait ? Je me ressers un second verre et en profite pour remplir le sien encore une fois, même s'il en reste. Je sens mes joues qui brûlent doucement, certainement à cause du fait que j'ai commencé à rougir. S'il était plus prévisible dans tout ce qu'il pouvait dire, je n'aurai jamais rougi. Mais quand je ne m'y attends pas vraiment, c'est ce qu'il se passe. « Les deux se disent, même si de nos jours, certains hommes utilisent des termes plus... plus vulgaires. Mais je préfère tes compliments aux autres. » Ou comment remercier quelqu'un sans dire le mot magique. « Alors je n'vais pas t'apprendre d'autres mots, ceux-là sont très bien ! » C'est préférable. Mieux vaut le garder dans cette, peut-être factice, innocence, plutôt de lui faire voir les côtés moins saints de l'époque dans laquelle on vit. Moi qui cherchais son regard il y a quelques instants, ose à peine le croiser. Intimidée ? Je ne sais pas. Je lance de vifs coups d’œil sans m'attarder, puis tourne la tête à gauche, à droite, en observant les murs du bar comme si je ne les voyais pas déjà assez. « Et toi, tu n'as pas changé. » Silence. Pause. « Prends ça comme un compliment hein ! »

« Je t'ai retrouvé. Je ne te lâche plus. Je compte bien surveiller tes arrières. Si tu veux bien de moi comme gardien. Je ne sais peut-être pas utiliser votre technologie mais je sais toujours me servir d'une épée. Ou au pire, je ferais un excellent bouclier humain. » Ma paume se détend, lâche simplement le verre. Mes deux mains se joignent, observant méticuleusement l'interlocuteur dont les propos débordaient d'honnêtement. Il suffisait de le voir pour le comprendre. De l'entendre pour le concevoir. On m'avait pourtant déjà attiré avec de tels discours. Des beaux parleurs qui savaient user des mots des dictionnaires afin de charmer et d'arriver à leurs fins. Des égoïstes qui ne voyaient que leurs propres intérêts, et qui étaient prêts à tout pour assouvir leurs plus banals désirs. « Je ne te laisserai plus jamais. » Avalanche de sentiments qui s'écrasent sur le cœur. J'ai la mâchoire serrée, les yeux légèrement plissés. Ces phrases retentissent dans mon âme pourtant si lacérée. Les mots prononcés résonnent. Je contourne le comptoir du bar afin de m'installer sur la chaise qui se trouve juste à côté de lui. « Tu sais, si tu fais ça parce que tu te sens obligé... Saches que tu ne l'es pas. » Vrai. Il n'a aucun compte à me rendre. Aucune responsabilité à mon égard, pour quoi que ce soit, et il fallait que je le lui rappelle. Comme pour lui dire qu'il n'a pas besoin de se faire un sang d'encre pour ce qui a pu se dérouler il y a dix ans, que rien n'est de sa faute et que la culpabilité peut être rangée dans un tiroir. « Mais j'avoue que je ne dirai pas non à un gardien, comme tu dis. » Je souris, tournant mon faciès vers le sien, et j'en profite pour analyser les traits de son visage. Aucun changement physique par rapport à avant. Et moi, qui me vois tous les matins dans le miroir, guettant l'apparition des rides ou autres problèmes de peau dues à l'avancée dans l'âge. Je l'envierai presque. Rester physiquement conservée, un rêve pour une bonne poignée d'individus. « Encore faudrait-il que le gardien en question sache arriver au bon moment, et pas après la bagarre... » Raillerie en référence au contexte, je reprends sans plus attendre. « Mais j'peux pas accepter ta proposition sans rien donner en échange. Tu sais ce qu'on va faire ? » Sourire presque malicieux, malsain, aux lippes. Je laisse planer le suspens en jugeant bon de reprendre un verre d'alcool, comme si je n'en avais pas déjà bu assez dans un si cours laps de temps. Je me lève afin de me diriger vers mon bureau, y entre et en ressort avec un papier et un stylo noir. Concentrée dans la tâche, comme si c'était une question de vie ou de mot que je devais résoudre, je me réinstalle à la place où j'étais et pose les deux objets sur le comptoir. « Toi et moi... » je griffonne sur le papier, faisant deux colonnes et y mettant nos deux prénoms, un à gauche et un à droite. « On va rattraper le temps perdu de façon intelligente. Un échange de services, tu vois ? » Je note une première chose dans ma colonne. « Technologie. Je vais t'apprendre tous les bienfaits des avancées dans le domaine, tu verras, on s'y habitue vite. » Je note quelque chose dans sa colonne, toute fière de moi. « Maniement d'épée. Parce que j'ai jamais essayé et que ça a l'air d'être amusant. » Il y a encore pleins d'espace de libre sur la feuille que je contemple un peu dépitée par la place restante. « Y a encore énormément de choses que je sais faire hein... Mais là j'ai pas forcément d'idées. Tu veux découvrir quelque chose de particulier que tu connais pas et qui caractérise notre époque ? Et tu sais faire quoi d'intéressant ? » Moulin à parole, avec mes questions multiples. Je lui tends le stylo, comme pour le forcer à mettre sur papier tout ce dont il est capable. Sourire aux lèvres, enjouée par la tournure des choses, j'essayais de balayer tous les sentiments de culpabilité, tous les tourments, en y plaçant ma bonne humeur légendaire.
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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Jeu 21 Mai - 13:14

 Cet instant est réel. Je suis obligé de me répéter cette phrase, encore et encore, pour m'ancrer dans cette réalité qui m'apparaît comme un rêve. Des ces songes traîtres, possibles, qui font espérer puis brise l'être quand il se réveille. « T'as dû en fréquenter énormément, des gens importants ! » J'ai un léger rire, avant de répondre, l'air taquin, « Tu n'as pas idée » en haussant les épaules. J'ai assisté à l'Histoire, avec un H majuscule. Je l'ai forgée, parfois, aux côtés d'hommes à présent représentés dans des livres de cours. Les rois, les princes, les présidents, mais aussi les gens plus modestes, les scientifiques, les écrivains. Tous ces gens forment une trame sociale qui est encore en moi, malgré leur mort. On pourrait dire que ces êtres que j'ai rencontré vivent encore en moi. C'est l'idée que je veux croire. « C'était soit ouvrir quelque chose dans le Queens, soit ne rien faire de mon existence alors... Autant repartir du bon pied pour mieux rebondir, hein ? » Je hoche la tête. Je bois. Je m'enfonce dans ce que je connais le mieux, l'alcool et ses brûlures délectables. L'alcool a le goût de la cendre, du passé, des rires. La saveur brûle, consume ma gorge, fait naître une nostalgique dont je ne voulais pas, à la base. Mais c'est jour de fête, si l'on peut dire. Ce n'est pas tous les jours que je tombe sur une défunte plus en forme que ce que je pensais.

« Et c'est avec plaisir que je t'accompagnerai ! » Je lui lance un regard éloquent, sans rien ajouter, mes prunelles brillant sous l'effet du liquide tiède. Je n'en doutais pas un instant - un gigantesque feu, qui fera fondre la neige, qui formera des circonvolutions sanglantes dans le ciel, et les cris, grands dieux, ceux qui ont fait tout cela à Charlie, j'espère les entendre crier jusqu'à ce que leurs gorges se déchirent. Mais plutôt que de prononcer ces mots, ce sont d'autres qui franchissent mes lèvres. Charlie émet un rire qui me fait sourire, hausser les sourcils dans sa direction. Ai-je dit quelque chose de cocasse ? « Les deux se disent, même si de nos jours, certains hommes utilisent des termes plus... plus vulgaires. Mais je préfère tes compliments aux autres. Alors je n'vais pas t'apprendre d'autres mots, ceux-là sont très bien !   » Une vague déception s'épanouit en moi. Bien que je n'ai jamais eu un tempérament vulgaire ou osé, de nature plutôt calme et posée, je suis cependant très curieux de connaître les tics de langage des jeunes. « Et toi, tu n'as pas changé. Prends ça comme un compliment hein ! » J'ai un petit rire étouffé derrière mon poing. « Il ne me serait pas venu à l'esprit de le prendre autrement » je déclare, avec un soin vocal qui montre que les deux verres commencent déjà à taper quelque peu dans mon crâne ; le ton est malicieux, un peu enfantin même.

Charlie s'assoit à côté de moi, et je discerne ses traits délicats dans la lumière chiche. Je lui jette un coup d'œil, remarque la sincérité des plis de sa bouche, ou la franchise de son regard. « Tu sais, si tu fais ça parce que tu te sens obligé... Saches que tu ne l'es pas. ! » Je secoue la tête. Ce n'est pas ça. Cela aurait pu, mais ce n'est pas le cas. Je ne me sens nullement obligé envers elle. « Mais j'avoue que je ne dirai pas non à un gardien, comme tu dis. » Je détourne le regard, finis mon verre. La liqueur transparente fait son œuvre. Je me sens détendu, comme dans un cocon, chaud et confortable. Une sensation chère et précieuse. Le sentiment d'être chez moi. « Encore faudrait-il que le gardien en question sache arriver au bon moment, et pas après la bagarre... » Je proteste d'un héééé, mais elle reprend avant que j'ai pu rétorquer d'un ton boudeur, « Mais j'peux pas accepter ta proposition sans rien donner en échange. Tu sais ce qu'on va faire ? »

Je la regarde se resservir, se lever, aller prendre un carnet et un style. Ce qu'on va faire ? Je n'en ai strictement aucune idée. « Toi et moi... On va rattraper le temps perdu de façon intelligente. Un échange de services, tu vois ? Technologie. Je vais t'apprendre tous les bienfaits des avancées dans le domaine, tu verras, on s'y habitue vite. Maniement d'épée. Parce que j'ai jamais essayé et que ça a l'air d'être amusant. » J'ai un sourire en l'imaginant avec une rapière à la main, un large sourire amusé, mais je la laisse continuer, observant son écriture sur le papier. « Y a encore énormément de choses que je sais faire hein... Mais là j'ai pas forcément d'idées. Tu veux découvrir quelque chose de particulier que tu connais pas et qui caractérise notre époque ? Et tu sais faire quoi d'intéressant ?   » Je prend le crayon, mon regard frangé de longs cils observe mes doigts le faire tourner dans l'air, puis je me mets à écrire, en citant à mon tour ce que je sais faire et ce que je voudrais connaître. Tout me vient, rapidement, spontanément. L'alcool doit aider.

« Ton idée est ingénieuse. Je ne dirai pas non à quelques leçons sur l'apprentissage de vos macro-ondées » je prononce avec difficulté, quelque peu malhabile, « et je suis d'accord pour t'apprendre à manier une épée. Je sais également monter à cheval et utiliser les armes telles que le mousquet et le tromblon, mais je pense que vous en êtes à un autre niveau. Faisons ainsi : » et j'écris à mon tour, d'une écriture plus ronde, dans un style calligraphié, à coups amples et saccadés, « je t'apprend l'équitation et le maniement d'armes à feu, mais j'apprendrais en même temps que toi à utiliser vos carabines. » Carabine, c'est désuet, mais je n'en sais rien. Je me remet à écrire, un peu plus doucement, en réfléchissant. Je bois de nouveau, et je m'inquiète une seconde du niveau de la bouteille, avant que cette pensée ne soit repoussée par d'autres. « Je peux t'apprendre quelques mots de gitan aussi, ou nos us et coutumes. A la base, je suis tzigane. J'habitais au Chili, quand je suis né. Ca remonte à loin maintenant. Je faisais partie de la famille régnante. Les Reinhart. Je me demande si j'ai encore de la famille en vie ... » Mon regard est perdu, puis je secoue la tête ; j'ai plus parlé pour moi-même que pour Charlie, et je ne veux pas plomber l'ambiance. Je continue d'écrire, griffonnant sur le papier. Je sens la présence féminine à mon côté; côtoyer Charlie me fait du bien. La vodka aussi, je crois. « En échange tu pourrais m'apprendre les expressions que vous utilisez ? Comme ces mots de tout à l'heure ? » je demande avec un large sourire d'enfant, qui sait qu'il demande un deuxième bonbon, juste avant l'heure du dîner. Je pose le crayon, me pousse en arrière dans mon siège, fixant le plafond. « Je n'ai pas l'impression que cet échange soit juste. J'ai le sentiment que tu es flouée. Puis-je t'être utile autrement ? Je met mes compétences et mon être à ton service. »

Moment paisible. Je pense à l'avenir, à demain. A quand j'apprendrais à Charlie à utiliser une épée, à quand je connaîtrais le fonctionnement de leurs voitures, et pendant ce temps-là, je ne songe pas à l'affreuse réalité. Que ce savoir que je lui offre disparaîtra avec elle. Que c'est en cela que j'ai l'émotion de me jouer d'elle. Je ne pense pas au passé, aux tortures, aux marques ancrées dans la chair. Juste à demain, et non dans six siècles. Juste à elle, et non pas à celles que j'ai connues, que je connaîtrais, et qui comme Charlie mourront. Je ne pense pas à ça. Je bois. Je ris, je parle. Je couve Charlie d'un regard ému, brillant, et mes veines charrient l'alcool brûlant ; mes gestes sont un peu désordonnés, et j'ai le rire facile. « Tu sais, je vis dans le Bronx. » Comment pourrait-elle le savoir ? Mes mots butent les uns sur les autres ; traîtres sonores. « Et je suis devenu écrivain. Un écrivain raté. J'ai été soldat, peintre, musicien, marchand, nomade, mousquetaire ... Et me voilà maniant les mots de façon terrible. Je n'ai jamais été bon. Ma culture veut que notre savoir soit oral. » Je sors d'une poche un petit colifichet ; une petite corde, longue comme un pouce, de rouge et d'or ; une petite clochette au bout tinte discrètement, et des pièces de métal ancien sont accrochées à la tresse. Je tend l'objet étrange à Charlie, avec un large sourire franc. « J'ai eu une amie heksa. Sorcière » je traduis, songeant qu'elle ne connait pas encore le gitan, que je vais lui apprendre après, plus tard, « et ceci est un talisman censé protéger son porteur. Je n'en ai pas besoin. Je te l'offre - mon cadeau en tant que gardien, disons que c'est ce qui nous relie, physiquement, selon notre contrat. A moins que tu n'aies besoin d'une signature ?  » J'éclate d'un rire troublé par l'amertume de l'alcool. Il est vrai que, de nos jours, les gens aiment offrir leur confiance à des bouts de papier et un peu d'encre. Folie que tout cela. L'objet ensorcelé tinte encore, tourne au bout de mes doigts, attrape la lumière, et semble résonner des sons d'une autre époque.

Je nous ressers. La bouteille est vide. Déjà ? Je hausse les épaules, finis mon verre. L'oubli liquide, l'ami de l'éternel. Mes doigts caressent le verre, délicatement. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vécu une telle situation. La dernière personne a avoir su pour mon immortalité s'est révélée prise de la même tare que moi. Olympe, je songe doucement, puis je la chasse avec douceur de mes pensées. L'éternité nous retrouvera, même quand le monde ne sera plus qu'un désert gris et cendreux. Ma douce protégée. Mais pour le moment, c'est à Charlie qu'échoie cette particularité. Ce rôle si humain. J'ai une réelle envie de la protéger. Non pour mettre une dette à plat, mais parce qu'elle est terriblement mortelle. Et que, dans sa mortalité, elle est plus belle que n'importe qui.


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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Dim 31 Mai - 23:52

Chaque gorgée d'alcool permet de me dire que ce que je vis présentement est bel et bien réel. Que ce n'est pas un simple tour que me joue mon imagination, que ma créativité n'est pas mise en avant. Que je ne suis pas en phase de sommeil, que ce n'est pas un rêve qui vient illuminer mes nuits moroses. Chaque goutte du breuvage se ressent comme un coup de fouet qui vient me sortir de mes rêveries, de mes pensées. Des songes qui sont balayés dès que je pose mes yeux sur l'homme qui se trouve désormais à côté de moi. La bouteille devant nous est vide, il n'y a plus une seule goutte, ni même sur les parois de verre. Avons-nous déjà consommé tout le liquide ? Cela ne fait pourtant pas si longtemps que nous sommes installés ainsi, nos récipients en main. A l'époque, je ne buvais pas autant. J'étais beaucoup moins apte à supporter l'alcool dans le carmin. Et en plus de cela, les militaires norvégiens avaient toujours un œil tourné vers ma personne, et vers les autres cobayes. Nous n'étions jamais réellement libres, nous étions les simples pantins d'hommes ambitieux. Trop déterminés à arriver une finalité qu'ils, j'espère, n'ont jamais réussi à atteindre. L'idée d'un échange de services m'a paru utile et plutôt judicieux. Je n'aime pas recevoir des choses sans donner. J'ai beau être égoïste de temps à autres, je ne me vois pas accepter les propositions d'Aramis sans lui offrir ce que je peux lui procurer. Je ne suis pas douée dans des multitudes de domaines, mais je sais comment utiliser les engins courants de notre société. « Ton idée est ingénieuse. Je ne dirai pas non à quelques leçons sur l'apprentissage de vos macro-ondées » Mon sourire se veut franc mais absolument pas moqueur. Aucune raillerie ne sort de mes lippes, préférant simplement hocher la tête de façon à souligner que je pourrais effectivement lui apprendre à manier cet outil électroménager. Je pensais qu'en vivant sur Terre depuis des générations, il savait s'adapter aux époques et aux évolutions qui allaient de paire, mais apparemment, ce n'est pas le cas. Peut-être n'aime-t-il pas la communauté actuelle dans laquelle il doit mener son existence ? Ou il en a peut-être par-dessus de la tête de devoir s'adapter, se courber à chacune des nouvelles méthodes et coutumes qui font notre train de vie. Cette question m'effleure l'esprit, mais je la garde pour plus tard. Nous avons énormément de temps devant nous, même si je ne suis pas immortelle. « et je suis d'accord pour t'apprendre à manier une épée. Je sais également monter à cheval et utiliser les armes telles que le mousquet et le tromblon, mais je pense que vous en êtes à un autre niveau. Faisons ainsi : » Monter à cheval, user de vieilles armes. Pourquoi pas. Je n'ai jamais eu l'occasion d'appliquer ni l'un ni l'autre, ce sera le moment propice afin de faire deux activités que je n'ai pas encore réalisé. A vrai dire, j'ai toujours eu une certaine appréhension vis-à-vis des chevaux, mais je n'ai pas envie de lui faire part de cette crainte qui m'envahit. Faut blâmer le coup de sabot que je me suis prise en étant plus jeune, alors que je n'avais absolument rien demandé pour me faire attaquer de la sorte. Peut-être que je l'avais un peu cherché, mais ce n'était pas une raison pour me faire fracasser le genou par l'animal. « je t'apprend l'équitation et le maniement d'armes à feu, mais j'apprendrais en même temps que toi à utiliser vos carabines. » J'observe chaque courbe des lettres qu'il marque sur le papier, lisant avec attention tout ce qu'il y met, remplissant l'espace auparavant vide pour l'orner de son écriture. La liste se remplit petit à petit, et même si elle ne complète pas l'entièreté de la feuille, nous avons encore du temps pour réfléchir. Ce temps qui me file rapidement entre les doigts alors qu'Aramis a vécu des siècles. Un temps que je gâche parfois en m'affalant dans le canapé de mon salon, en regardant la télévision. En ne faisant rien de productif alors que la longévité de ma vie ne me permet pas d'apprécier pleinement des plaisirs qu'elle est censée me proposer. J'use de ce temps comme si j'en avais à l'infini alors qu'il n'en est rien. Mes pensées se bousculent quelque peu. Je finis par me dire que je devrais commencer à mettre ce temps à profit d'activités plus intelligentes.

« Je peux t'apprendre quelques mots de gitan aussi, ou nos us et coutumes. A la base, je suis tzigane. J'habitais au Chili, quand je suis né. Ca remonte à loin maintenant. Je faisais partie de la famille régnante. Les Reinhart. Je me demande si j'ai encore de la famille en vie... » Je hausse légèrement un sourcil alors qu'il a le regard rivé sur le comptoir et moi sur son faciès de profil. Ce haussement se transforme finalement en froncement de sourcils qui laisse apparaître deux petits creux sur le bas de mon front. Ce n'est pas de l'irritation, seulement un air songeur que j'adopte quand j'essaie d'assimiler tout ce qui parvient à mes tympans. Je bloque les termes famille et régnante, puis je ravale finalement ma salive. Les interrogations s'accumulent, mais je ne l'interromps pas. Moi qui parle bien trop souvent, je lui laisse l'honneur de prendre cette place. Il doit en avoir des choses à raconter après tant d'années de vie. Je ne sais pas combien de temps il a vécu, je ne sais pas comment ont été ses premières années de vie. Avant sa première mot, j'entends. Je n'oserai certainement jamais lui demander chacune des questions qui me traverse l'essence, consciente que quelques unes d'entre elles ne sont pas appropriées. Qu'est-ce que cela fait de mourir ? La première mort, comment est-ce qu'il a pu la vivre ? « En échange tu pourrais m'apprendre les expressions que vous utilisez ? Comme ces mots de tout à l'heure ? » Mon regard percute le sien, ou semble le faire. Je souris bêtement, jouant avec le rebord de mon verre grâce à mon index. « Aucun problème, mais faut savoir que c'est pas des mots très... Enfin je te les apprendrais sûrement, vaut mieux que tu saches ce que ça veut dire. » Je le voyais déjà user des termes que j'allais lui apprendre. Lui dire Eh, vas voir la fille là bas et dis lui qu'elle est bonne. Dis lui que tu veux la sauter. Innocemment, il le ferait et selon la femme en face de lui, soit il pouvait se prendre une jolie gifle, soit... soit, je ne préfère pas imaginer ce genre de scènes. « Je n'ai pas l'impression que cet échange soit juste. J'ai le sentiment que tu es flouée. Puis-je t'être utile autrement ? Je met mes compétences et mon être à ton service. » Je semble un peu détachée de la discussion, repensant encore aux phrases antérieures. Famille régnante. J'inspire avant de finalement me concentrer sur ce qu'il vient de me dire, cherchant une idée qui pourrait être ingénieuse. Je trouve qu'il me donne déjà beaucoup et je ne veux en aucun cas le forcer à quoique ce soit. Il disait cela comme s'il était prêt à se plier à chaque exigences, chaque ordres que je pouvais donner alors que ce n'est pas ce que je veux. Je ne veux pas le considérer comme un larbin. Il ne l'est pas. Et jamais il ne le sera.

« Tu sais, je vis dans le Bronx. » Et je ne l'avais croisé en deux années sur le territoire américain. Il fallait dire que je ne traînais pas vraiment et que je me contentais de faire les même chemins jours après jours. Je ne suis pas une bonne guide ni une conseillère pour ce qui est des activités que l'on peut faire à New-York. Je vais sûrement devoir me renseigner pour organiser des sorties éducatives avec Aramis, si je veux lui montrer ne serait-ce qu'un peu de la société actuelle. « Et je suis devenu écrivain. Un écrivain raté. J'ai été soldat, peintre, musicien, marchand, nomade, mousquetaire... Et me voilà maniant les mots de façon terrible. Je n'ai jamais été bon. Ma culture veut que notre savoir soit oral. » Et moi, simple bar tender. Je hoche encore la tête, comme j'ai l'habitude de faire lorsque je suis intéressée, curieuse et concentrée sur chacun de ses dires. Je ne veux pas l'interrompre, et je ne le fais pas, préférant pour une fois écouter plutôt que de ramener mon grain de sel pour faire des commentaires, remarques, et briser le discours qu'il est en train de déballer. J'observe la bouteille vide, avec pour but d'aller en chercher une nouvelle dans quelques minutes. Je ne sais pas du tout si c'est raisonnable. Cela fait bien trop longtemps que je n'ai pas réellement avalé des litres d'alcool, et je ne sais pas si je serais capable de supporter une reprise aussi brutale. Puis soudainement, il farfouille quelque chose dans sa poche et en sort une babiole dont je ne connais pas l'usage ou la représentation. Il me le tend, mon bras fait ce même mouvement et attrape la chose sans vraiment savoir quoi en faire. Je la garde entre mes doigts, le scrutant. Détails après détails, j'analyse ce que je possède dans ma paume. « J'ai eu une amie heksa. Sorcière » Instinctivement, je hausse un sourcil, et penche la tête sur un des côtés en dirigeant mon regard vers son visage. Sorcière ? J'imagine directement celle que l'on voit dans les contes pour enfants. Pas une beauté fatale, quelques verrue par-ci par-là. Je ferme les yeux afin de m'enlever cette représentation de l'esprit, et tendre l'oreille de façon plus sérieuse, toujours en m'amusant avec ce qu'il venait de me prêter. « et ceci est un talisman censé protéger son porteur. Je n'en ai pas besoin. Je te l'offre - mon cadeau en tant que gardien, disons que c'est ce qui nous relie, physiquement, selon notre contrat. A moins que tu n'aies besoin d'une signature ?  » Ou plutôt de me donner. Mes prunelles claires sont attirées par l'objet qui se balance doucement entre mes doigts fins. C'est vieux comme le monde (pour moi, en tout cas). Ancien. Quelque chose de son temps, apparemment. Peut-être même l'une des seules choses qui le relie à son passé ? Je referme ma main sur le talisman et le garde contre l'épiderme de ma main, le métal froid des petites pièces se réchauffant par la température de mon corps.

Je le vois prendre la bouteille afin de se resservir, mais celle-ci étant vide, il se décide à la reposer. Signe que je devrais peut-être me bouger afin d'aller en ouvrir une nouvelle ? C'est pas ça qui manque dans l'endroit où l'on se trouve. « Nah, les signatures c'est bidons, on peut en effacer la trace siii rapidement. Tu sais, ta simple parole m'aurait suffi mais... » Je me lève de ma chaise et me mets dos au comptoir. Je repose le talisman sur le bois de celui-ci avant de prendre appui sur mes paumes afin de poser mon derrière dessus. Par la même occasion, je passe mes jambes au-dessus du bar et me retrouve de l'autre côté, là où les bouteilles d'alcool attendent d'être consommées. Je rattrape le talisman que je garde dans l'une de mes mains, et avec l'autre, je prends un alcool totalement au hasard, espérant tout de même qu'il soit agréable à siroter. « Mais je ne refuse jamais un cadeau. » J'ouvre la bouteille plus facilement que la première, et en sers à mon compagnon de beuverie sans même être au courant du contenu de celui-ci. Bah, au pire, il ne peut pas mourir donc... J'attrape mon verre et l'amène vers mes lippes. Je les y trempe et... Non. La grimace que j'affiche veut simplement tout dire. C'est infecte. Peut-être que certains aiment ce genre de liquide, fort, qui arrache le fond de la gorge. Qui anesthésie aussi bien le palais que l'odorat. La senteur ne veut plus me sortir des narines, j'ai cette mine dégoûtée qui se peint doucement sur les traits de mon visage. Mon regard se dirige finalement vers Aramis. « Si c'est ton truc, je veux bien t'offrir la bouteille. Ça vaut sûrement pas ton talisman mais bon... » Je m'accoude au comptoir en jouant avec ce qu'il m'a donné, puis pose mon regard dans le sien avec une mine songeuse. J'ai gardé une poignée d'interrogations pour ne pas l'interrompre et je compte bien les poser maintenant afin d'en savoir plus. Sur lui, principalement. Il connaît certainement une grande partie de mon histoire. Ou du moins, une grande partie de ce qui a pu se dérouler durant les années de séquestrations, sous les mains sanglantes des militaires norvégiens et du gouvernement en lui-même. Il ne sait pas la suite, et c'est peut-être mieux ainsi. Mes prunelles jettent u coup d’œil au cadre photo que j'avais posé en voyant les trois loubards. Je déglutis, et regarde une nouvelle fois Aramis. « T'y crois, à ça ? J'ai jamais su si ce genre d'objets...  marchait vraiment ?» en mentionnant le talisman. Protection, tout ça. Quelque chose de mystique que certaines personnes ne considèrent pas comme réelle. Moi-même je ne sais pas en quoi je crois. Ne serait-ce que la religion est un sujet sur lequel mes opinions peuvent être contradictoires selon les contextes dans lequel on me parle. Les croyances. Ce sont sûrement les seules choses où mes idées ne sont pas fixées et facilement malléables. Je reprends aussitôt. « Je veux bien t'apprendre tout ce que tu souhaites. Utiliser le micro-ondes. Te montrer les merveilles de la télévision. » Je fais tourner la babiole entre mes doigts, le sourire aux lippes. « Si et seulement si j'ai le droit à des récits de tout ce que tu as pu vivre. Au fil des années. Des siècles. Et si tu m'apprends tous les trucs d'époque. Que ce soit utile ou pas, ma curiosité est grande et je sais que tu pourras la satisfaire avec tout ce que tu connais et tout ce que tu sais faire. » Je n'ai jamais été bon, qu'il avait dit. Peut-être. Peut-être pas. Dans tous les cas, il était sûrement plus doué que moi dans les domaines tels que maniement de l'épée, monter à cheval. Puis ne serait-ce que ses connaissances en Histoire, qui devaient être gigantesques. Un livre des faits à lui tout seul, un livre qui peut me parler. Me raconter tout ça, avec les intonations, une narration intéressante. Me conter des anecdotes qu'il a vécu. Mieux qu'un simple livre d'apprentissage, mieux qu'un film ou une série télévisée. Je lui tapote l'avant-bras, comme pour lui montrer une forme de compassion. Comme pour lui dire Non, tu n'es pas un raté. Tu as vécu plus de choses que quiconque, juste à cause de ça, ça fait de toi l'une des personnes les plus intéressantes, compétentes, sages au monde. « Sinon... » Mon sourire devient un rire nerveux et assez interrogateur, tout comme mon regard intrigué qui se forme. « Famille... régnante ? » Je marque une pause en dirigeant mon attention vers les verres d'alcool. Mon verre était encore plein, car l'alcool servit était vraiment répugnant. Répugnant, mais j'en avais besoin pour tenir. Fatigue, quand tu nous tiens, quand elle s'inscrit sur les traits du visage. J'attrape le verre et le porte à mes lèvres, en bois rapidement une gorgée, tire une nouvelle fois cette grimace très loin d'être charmante. Peut-être que j'ai trop bu et que j'ai mal perçu ce qu'il a dit ? Car ce n'est pas tous les jours que l'on croise quelqu'un avec un minimum de noblesse. « J'ai bien entendu ou l'alcool me joue des tours, votre Seigneurie ? »
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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Mar 2 Juin - 18:52

Ma voix est la seule qui résonne encore entre ces murs. Je me fais l'effet d'un orateur de pacotille. Je dois sûrement l'inonder d'informations toutes plus inutiles les unes que les autres, mais l'alcool a le don de délier ma langue. Hélas pour elle. Je ne fais plus exactement attention à ce qui se passe autour de moi - il n'y a pas ce besoin de vigilance constante, quand on a l'éternité devant soi. Mes pensées s'entrechoquent comme des cailloux dans un seau, et je frotte mon front du dos de la main en observant avec sérénité la jeune femme à mes côtés. « Aucun problème, mais faut savoir que c'est pas des mots très... Enfin je te les apprendrais sûrement, vaut mieux que tu saches ce que ça veut dire. » Innocemment, je hoche la tête. Oui, cela vaut mieux. Je ne vois que le côté pratique - à chaque époque, ses us et coutumes. Je me dois de m'adapter - et, sans savoir combien Charlie peut être proche de mes raisonnements, je me dis qu'encore une fois, je vais devoir apprendre, m'obliger à coïncider avec les êtres et les choses. Une espèce de lassitude de plusieurs siècles qui croule sous la poussière et la fatigue. Et pourtant, avec une telle personne pour m'aider à m'ancrer dans la réalité, peut-être aurais-je moins de mal ?

Elle prend l'objet, et ses gestes respectueux me touchent plus que de raison. Pour bien des personnes, cela n'aurait rien évoqué, et je doute qu'elle comprenne ce que cela représente. Mais l'intention est là - ce que je lui offre est très précieux, que le sort fonctionne ou non, que l'on croit en lui ou non. Et elle accepte ce présent. « Nah, les signatures c'est bidons, on peut en effacer la trace siii rapidement. Tu sais, ta simple parole m'aurait suffi mais... » Je la suis du regard ; comme si je les découvrais, je pose mes yeux sombres sur les diverses bouteilles et, comme attiré par ses gestes, je suis chacun de ses mouvements. « Mais je ne refuse jamais un cadeau. » J'ai un léger rire. « C'est bien - dans certaines cultures, refuser un présent est un signe d'irrespect. Certaines guerres ont commencées ainsi. Par deux habitudes qui ne se comprennent pas. » Je me sens vieux à rabâcher ça comme une morale et je grimace. Puis j'éclate d'un rire franc - les traits pincés en contorsion comique, de toute évidence, l'alcool que vient de servir Charlie ne lui plaît pas. Mais moi, la puissance de ce liquide ne me gêne pas. Je l'avale, le savoure - la brûlure qui suit est commune aux alcools forts. Ceux qui font perdre la tête et la raison ; ceux qui font trembler plus que les corps, les âmes. « Si c'est ton truc, je veux bien t'offrir la bouteille. Ça vaut sûrement pas ton talisman mais bon...» Je ne sais pas de quoi il s'agit comme alcool, mais je hausse les épaules. « Chaque cadeau se vaut, tu sais ? » Ce n'est pas vraiment un mensonge. Mais même si mon talisman date d'il y a des siècles, il ne vaut pas plus qu'une bouteille. J'ai appris à ne pas m'attacher aux choses - et surtout pas aux gens, hélas.

Je bois encore. Le fluide ardent me brûle de l'intérieur, me donne la sensation que je peux encore ressentir. J'ai chaud - de cette tiédeur éclose à cause de la liqueur si robuste. J'ouvre un bouton de ma chemise, et frotte mes bras avec un sourire idiot aux lèvres. Mon regard pétillant croise celui de Charlie. Elle a toujours le talisman aux doigts. « T'y crois, à ça ? J'ai jamais su si ce genre d'objets...  marchait vraiment ? » Vaste question. Je fronce les sourcils et essaye d'expliquer mes convictions, mais c'est assez compliqué, et j'abandonne au bout de quelques bredouillements : « Je ne sais plus en quoi je crois, après tout ce temps. Mais je dois y croire un minimum, pour l'avoir gardé aussi longtemps. Je pense que je crois en la croyance » je formule avec un sourire malicieux, comme si j'avais fait un bon jeu de mot. L'homme a besoin de croire, à mon avis, mais en quoi ? Je ne suis pas fixé. Je ne le serai sûrement jamais. « Je veux bien t'apprendre tout ce que tu souhaites. Utiliser le micro-ondes. Te montrer les merveilles de la télévision. Si et seulement si j'ai le droit à des récits de tout ce que tu as pu vivre. Au fil des années. Des siècles. Et si tu m'apprends tous les trucs d'époque. Que ce soit utile ou pas, ma curiosité est grande et je sais que tu pourras la satisfaire avec tout ce que tu connais et tout ce que tu sais faire. » Je reste silencieux. Puis, lentement, je fais oui de la tête. Qu'est-ce que cela changera ? Elle aura sa curiosité d'apaisée. Elle mérite cela - et peut-être ai-je besoin de refaire le point sur mes propres souvenirs qui parfois se dissipent comme les brumes du matin. Quand parfois, je me dresse d'un sommeil cauchemardesque, l'identité dissoute, les souvenirs qui s'effilochent - ces moments horribles où je ne suis plus personne, puis le monde entier. « Je ne sais si je serai bon professeur, mais j'accepte. »

Tout ce que je sais. Huit siècles de connaissances ; pourtant, en y réfléchissant, cela ne paraît pas grand chose entre mes doigts. Je ne sais pas voler, je ne sais pas utiliser l'électricité. Les gens que j'ai aimé sont morts et ont disparus. Qui se souvient d'eux comme je les ai vu vivre ? Qui me croirait ? Charlie. Elle, elle me croit ; elle veut voir en moi celui qui pourra attiser et apaiser sa curiosité. J'ai la bouche pâteuse et mes pensées ont du mal à s'aligner. Pourtant, je ressens une certaine chaleur qui n'a rien à voir avec l'alcool à l'idée que la jeune femme ne voit pas en moi un monstre mais un être respectable de qui apprendre des choses. « Sinon... » Je lève les yeux, frotte mes paupières. « Famille... régnante ?» Je cligne des paupières, sans trop comprendre.  « Hm ? » je grogne à moitié, pour l'encourager, l'air amical et ouvert. Elle a l'air nerveuse - pourquoi donc ? Elle boit une nouvelle gorgée, et sa grimace me fait encore rire. « J'ai bien entendu ou l'alcool me joue des tours, votre Seigneurie ? »

Mon visage se tord lui aussi en une mimique cocasse. Votre Seigneurie ? « Ne m'appelle pas comme ça. Je suis aussi Prince que tu Reine. » J'ai un sourire goguenard aux lippes. « C'était il y a longtemps. J'étais fils de roi. Ca a l'air ... pompeux, comme ça. Mais c'est différent chez les gitans. Nous guidions le peuple. » Mais parfois, le peuple ne suivait plus. Parfois la jalousie et les rivalités se creusaient. Et alors ... Et alors le sang coulait ... « C'était une autre époque. Si cela ne me gênait pas, cette idée de régner, à présent je sais que je n'étais pas fait pour cela. Ca me convient très bien que le destin m'ait poussé à ... Enfin ... Disons qu'on m'ait destitué de mon rang. » Malgré moi, ma main droite caresse mon cou - ma cicatrice, légèrement grumeleuse sous mes doigts. Puis, rendu bravache par l'alcool, je lève le menton et tourne un peu le visage pour qu'elle puisse admirer cette énième marque dans ma chair. « Je suppose que tu as bien des questions. La première qu'on m'a posé, à chaque fois que j'ai révélé ma nature aux autres, a été celle-là : comment es-tu mort, la première fois ? » Je la dévisage doucement, mais sans avoir l'air de la réprimander. C'est tout naturel. Je lui souris même - cela fait si longtemps, je n'ai plus guère de rancune envers ceux qui ont fait cela. « Un coup d'état. Dans l'écarlate et les cris. Première de nombreuses fois, on m'a laissé pour mort. » Je réalise combien ma discussion est glauque et peu encline au débat, et j'éclate de nouveau de rire. D'un rire un brin forcé, mais que l'alcool noie sous son harmonie liquoreuse.

« Je parle trop. L'alcool me rend bavard. Mais toi ? Qu'es-tu devenue ? Une famille que tu as composée, des enfants, un compagnon ? Une compagne ? » je rajoute après une seconde de silence, comme pour montrer que je suis bien dans ce siècle. Que l'homosexualité ne me gêne pas. Qu'elle fait ce qu'elle veut. Je l'observe innocemment - en huit siècles, j'ai eu le temps de voir des façons d'aimer très diverses et originales. « Il tape, ton alcool, sacrebleu » je jure, et secoue la tête, mes boucles brunes retombant dans mon visage ; je les rejette d'un air dédaigneux et me lève soudain pour étirer mes épaules, comme un félin. Je tangue un peu - cela faisait longtemps que je n'avais pas été aussi proche d'être ivre. Je ris encore, confus  et pose mon regard sur Charlie. « Comment vous dites, pour dire ivres, vous ? » je ricane, et me laisse tomber au sol, assis en tailleur, puis m'allonge au sol toujours en riant. La terre entière tourne, mais je sens le sol sous mon dos, mes mains calleuses contre la dureté du terrain. « Les époques peuvent bien passer, la terre est toujours aussi basse. Charlie ? » j'appelle doucement et je me redresse sur mes coudes. Je dois sûrement avoir l'air pitoyable, mais je ne suis pas aussi saoul que ça. Il y a encore cette lucidité effrayante, de celui qui ne pourra jamais sombrer totalement - et qui a pourtant essayé si fort. « Merci de bien vouloir t'occuper d'un vieillard comme moi. Je ne voulais pas gâcher ton temps » et cette répartie a tellement d'ironie que je ris encore. D'un rire un peu fêlé par l'alcool. Je suis peut-être un peu plus ivre que ce que je crois - je sens ma chemise coller quelque peu sur mon dos. J'ai chaud, je transpire, et j'ai soudain l'envie implacable d'enlever ce fichu bout de tissu. Un rien de pudeur me retient - je ne suis pas seul, après tout. Alors je m'évente en tirant sur ma chemise et en la secouant. L'air qui y passe me fait frissonner, et du sol où je suis toujours assis, je regarde autour de moi. « Tu veux que je te dises ? Ca m'avait manqué de m'enivrer proprement. » Puis je passe du coq à l'âne. « Tu aurais quelque chose à manger ? Tiens, je te ferais goûter des gâteaux dont j'ai le secret. Oh ! Je sais ! Je pourrais peut-être être utile si je travaillais ici ? Je pourrais t'aider à ranger, à servir les gens, ce genre de trucs ? » Les idées d'ivrogne ne sont parfois pas si bêtes que ça. J'ai l'air d'un enfant qui apprendrait que toute la semaine, c'est noël.

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MessageSujet: Re: « Stupeur d'ivresse (CHARLIE & ARAMIS) Ven 12 Juin - 21:42

« J'ai bien entendu ou l'alcool me joue des tours, votre Seigneurie ? » Accentuation sur la fin de la question, comme pour montrer le sarcasme dont elle peut faire preuve. Un surnom qu'elle adopterait désormais afin de titiller l'homme qui se trouve en face d'elle. Auparavant, elle n'aurait jamais osé lancer une boutade à son interlocuteur. Elle était beaucoup plus jeune et lui, quelques années plus âgé qu'elle. Enfin, c'était ce qu'elle pensait à l'époque et il s'avérait que les quelques années s'étendaient sur plusieurs siècles. Elle a ce sourire béat et enfantin qui s'est incrusté sur son faciès, et elle ne compte pas l'effacer aussi facilement. Cela fait longtemps qu'elle ne s'est pas sentie aussi bien. Une humeur joyeuse qui entoure son âme, embaume son cœur pour le peu qu'il en reste. Aramis se trouve être le seul lien humain qui la lie à son passé, elle qui pensait avoir réussi à oublier la terre qui l'avait vu naître, se retrouve face au seul individu qu'elle qui l'a connu avant tout le drame, comme elle l'aime l'appeler de façon ironique. Sentiment de nostalgie. Pas désagréable, tout à fait apprécié par la jeune femme qui a besoin de ne pas totalement perdre de vue qui elle avait pu être par le passé. L'adolescente assise au comptoir, à bavarder avec un parfait inconnu qu'elle avait rencontré par pur hasard. Et désormais, elle ne regrette pas d'avoir fait le premier pas. D'avoir eu le courage d'aller adresser la parole à quelqu'un qui ne la connaissait pas, qui ne savait rien d'elle et qui pourtant, l'a accueilli chaleureusement. « C'était il y a longtemps. J'étais fils de roi. Ça a l'air ... pompeux, comme ça. Mais c'est différent chez les gitans. Nous guidions le peuple. »  Attentive à chacune de ses paroles. Elle l'observe du coin de l'oeil en faisant tournoyer son index sur le rebord de son verre où l'alcool ignoble avait été servi. Ce goût amer lui restait au fond de la gorge et ne voulait pas s'en aller. « C'était une autre époque. Si cela ne me gênait pas, cette idée de régner, à présent je sais que je n'étais pas fait pour cela. Ca me convient très bien que le destin m'ait poussé à ... Enfin ... Disons qu'on m'ait destitué de mon rang. »

Destitué de son rang. Une chute qui aurait normalement dû amener à une mort certaine, peut-être ? S'il n'avait pas eu la chance d'avoir ce don qui lui avait été donné, il aurait été enterré depuis des siècles. Peut-être aurait-elle marché sur ses ossements sans le savoir. Glauque. La Vanderbilt ne prononce aucun mot, n'ouvre même pas la bouche pour s'apprêter à faire des commentaires comme elle le fait pourtant si souvent. Elle le respecte, et se taire alors qu'il lui explique ce qu'il a vécu, c'est une forme de respect. Admiration pour cet individu qui a réussi à vivre autant d'années, qui a dû en voir des vertes et des pas mûres, qui a dû en baver alors qu'elle n'avait même pas encore donné son premier souffle au monde. « Je suppose que tu as bien des questions. La première qu'on m'a posé, à chaque fois que j'ai révélé ma nature aux autres, a été celle-là : comment es-tu mort, la première fois ? »  Cernée. Une interrogation qu'elle n'a pas osé poser, car bien trop indiscrète à son goût. Et, même si sa curiosité aurait aimé être satisfaite, elle pouvait bien vivre sans une réponse immédiate à cette question. Mais s'il vient de lui même pour lui raconter ce qui a pu se passer dans un passé lointain, elle n'allait pas lui dire d'arrêter, même si elle se sent quelque peu mal à l'aise. Mourir... Elle sait qu'un jour, elle passera par cette étape. Et contrairement à son interlocuteur, cela allait être définitif. Une crainte qui la ronge, mais elle ne s'en soucie que très rarement. Elle a passé des années de sa vie à accueillir cette faucheuse qui n'a jamais daigné lui accordé un peu de merci. « Un coup d'état. Dans l'écarlate et les cris. Première de nombreuses fois, on m'a laissé pour mort. » Elle déglutit. Elle ne veut pas en savoir plus. Elle ne veut pas savoir l'effet que cela fait de quitter ce monde. Et ce qu'il a éprouvé en revenant d'entre les morts. Une sensation qu'elle n'allait jamais expérimenter, et c'est peut-être mieux ainsi. Elle n'a pas envie d'imaginer ce que l'on ressent, à vivre durant des décennies, à voir les individus proches mourir pour ne jamais revenir. Souffrance inutile. « Je parle trop. L'alcool me rend bavard. Mais toi ? Qu'es-tu devenue ? Une famille que tu as composée, des enfants, un compagnon ? Une compagne ? »

Ce qu'elle est devenue... Souhaite-elle réellement lui en faire part ? Un personnage assez sombre qui se dresse devant lui. Il n'en a pas conscience, pourtant, elle est devenue mauvaise. Contre son gré, disons. Si les expériences réalisées dans son organisme n'avaient pas fonctionné, elle aurait été normale. Certes, elle aurait eu ces séquelles, ces traumatismes qui ne partent jamais et qui ne s'effacent pas, gravés en elle. Jamais elle n'aurait mis les pieds sur le sol américain, elle aurait continué sa routine aux côtés de Ronnie et de Desmond. Elle aurait peut-être eu la chance de fonder une famille, d'avoir des enfants même si cette idée ne lui avait jamais effleuré l'esprit auparavant. Et encore moins maintenant. Elle dessine tout de même un sourire sur son faciès. Pas besoin de s'attrister des événements passés. Un sourire pour essayer de ne pas avoir honte de ce qu'elle est. Elle ne sait même pas si elle va avoir le cran de lui dire ce qui est arrivé à son propre mari. « J'étais bavarde à l'époque, mais j'avoue que maintenant, j'aime tout autant écouter les autres parler et me la fermer quelques instants pour simplement entendre ce qu'ils ont à dire. » Elle hausse les épaules. Un soupir. Souvenirs d'en-temps où on la considérait comme le moulin à parole. « Et je pourrais t'écouter pendant des heures. Surtout que tu as énormément de choses à raconter, des anecdotes... Faudra que tu m'en fasses part hein ! » Ordre. Une curiosité qui prend le dessus, qui a envie d'être rassasiée. Elle veut connaître les détails historiques qui n'ornent pas les livres d'Histoire, les traditions, mœurs, des siècles derniers ainsi que les comportements des individus, leur évolution à travers les âges. Elle n'a pas énormément étudié les faits historiques, pourtant, c'est un domaine qui l'intéresse. Mais elle n'a jamais eu le temps ni la conviction de se lancer dans cette épopée seule, elle préfère qu'on lui raconte plutôt qu'ouvrir par elle-même les ouvrages anciens. « Sinon, j'ai été mariée il y a deux, trois ans. Pas d'enfants. Mais bon, tout ça, c'était il y a longtemps. » Un regard vers cette photo. Un sourire qui essaie d'être convaincant, même si elle se doute que c'est un effort vain que de feindre une indifférence dans la discussion actuelle.

« Il tape, ton alcool, sacrebleu » Rire spontané. Elle ne sait pas si c'est à cause de sa remarque, ou de l'expression de la fin qui n'est plus utilisée depuis bien longtemps. Dans tous les cas, son rire est franc, honnête, mais pas moqueur. Elle l'observe, buvant cet alcool qui la rebute, préférant lui offrir la bouteille que de se risquer à boire une nouvelle gorgée du breuvage au degré bien trop élevé pour les organes humains et pas invincibles. Il se lève, s'étire comme s'il venait de passer une bonne nuit de sommeil. Charlie reste ainsi, accoudée au comptoir, jouant avec le rebord du verre qu'elle laisse rempli. « Comment vous dites, pour dire ivres, vous ? » Synonymes. Il y en a énormément, certains plus vulgaires que d'autres, certains plus utilisés par une tranche d'âge bien précise.Un mot pour désigner la même chose, mais qui a des consonances plus ou moins respectueuses selon la personne qui le prononce. « Saouls, bourrés... » Elle le voit, s'installer sur le sol de l'établissement. Parquet en bois, vieux, mais qu'elle essaie d'entretenir tant bien que mal. Au moins, ça a le mérite d'être propre et soigné. « Les époques peuvent bien passer, la terre est toujours aussi basse. Charlie ? » Elle arque un sourcil à l'entente de son prénom. Pas pratique de l'observer alors qu'elle se trouve de l'autre côté du comptoir. Elle aurait pu faire le tour du bar comme elle le fait d'habitude, mais elle décide d'encore une fois passer par dessus, avec une agilité plutôt remarquable. Elle remercie le SHIELD pour les cascades qu'elle est obligée de faire aux entraînements et sur le terrain. Même si elle ne va pas énormément sur ce dernier, il lui arrive de devoir jouer les super-héroïnes et de se mettre à pourchasser un individu qui essaie de prendre la fuite parce qu'il comprend qu'il est suivi par une femme étrange. « Merci de bien vouloir t'occuper d'un vieillard comme moi. Je ne voulais pas gâcher ton temps » Gâcher son temps ? Elle en a tellement. Elle s'adosse au comptoir, les prunelles rivées sur la personne. Un sourire en guise de réponse. Secouer le tissu de la chemise qu'il porte. Sûrement à cause de l'alcool qu'il a avalé comme s'il buvait de l'eau de source. Charlie se sent plutôt bien. Physiquement. Elle n'a pas chaud. Elle n'a pas froid. Mais aussi mentalement. Les tracas semblent avoir été balayé au fil de la conversation. L'alcool semble cependant s'imprégner chaque partie de son corps. Petit à petit, moins rapidement que pour Aramis. « Tu veux que je te dises ? Ca m'avait manqué de m'enivrer proprement. » Bienvenue dans le Bar de Charlie, où l'alcool, l'ambiance et l'écoute sont les maîtres mots. Elle a elle aussi eu sa période alcoolisée, où elle buvait inlassablement et de manière instinctive, comme si elle avait besoin d'alcool dans le sang pour se sentir vivante. « Tu aurais quelque chose à manger ? Tiens, je te ferais goûter des gâteaux dont j'ai le secret. Oh ! Je sais ! Je pourrais peut-être être utile si je travaillais ici ? Je pourrais t'aider à ranger, à servir les gens, ce genre de trucs ? »

Elle se mord la lèvre inférieure, les yeux rivés vers le plafond. Quelque chose à manger... Là tout de suite, elle ne se souvient pas si le frigo qu'elle a dans son bureau comporte quelque chose d'un minimum potable et de digeste. Elle ne souhaite pas l'empoisonner à cause d'une indigestion, même si elle sait dorénavant qu'elle ne peut en aucun cas le tuer et que donc, sa nourriture, même si elle est mauvaise, ne lui fera rien. Seulement un goût ignoble sur le palais, quelque chose, une sensation dont il allait être complexe de se débarrasser. Charlie et la cuisine, une histoire compliquée, semée d’embûches. « Je pense pas avoir quelque chose de... mangeable, sous la main. » Elle le regarde. Mine désolée, elle n'a rien pour le nourrir présentement, seulement des babioles pas forcément bien fraîches. Et même s'il est immortel, elle n'a pas envie de lui anesthésier le palais à jamais. Des gâteaux ? Ou comment prendre la Vanderbilt par les sentiments, elle, l'adepte des biscuits, des sucreries, et des pâtisseries exotiques. Elle reste intriguée par ces fameuses douceurs qui ont l'air de ravir Aramis, mais elle sait que tôt ou tard, elle allait devoir y goûter. Pour son plus grand plaisir, elle espère. « Si ça te dérange pas de croiser des lourdauds, des gens qui ne cessent de parler pour te raconter leurs problèmes, si tu te sens prêt à te mettre entre les bagarres entre les ivrognes... Je t'accepte volontiers ! » Elle reprend, directement après une pause de quelques secondes à peine, le temps de s’humidifier les lèvres. « Oh mais t'en fais pas, tu pourras aussi m'aider à ranger, à servir les clients, laver le comptoir et les tables, laver le vomi dans les toilettes à l'arrière... » Tout pour le décourager. Mais faut pas se leurrer. La profession qu'elle exerce n'a rien de bien joli et parfois elle se demande durant un court instant pourquoi elle continue. Réponse évidente : le SHIELD ne la paie pas assez pour survivre, subsister à la société actuelle.   « Par contre, je te garantis pas un salaire super élevé. C'est la dèche. Mais demande moi ce que tu veux en échange de tes services, ça me va aussi ! » Une proposition comme une autre. Une aide contre une autre. Soudainement, elle lui tend l'une de ses mains. Peut-être pour l'aider à se relever, parce qu'elle n'a pas spécialement envie qu'il soit une serpillière et qu'il balaie la poussière du parquet. « Si t'as vraiment, vraiment faim, doit y avoir des trucs sympas à manger chez moi. Mais bon, faut un peu marcher. Ou prendre le métro, comme tu le sens ! »

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